« Le cheval blanc » d’Elsa Triolet

Notre rendez-vous mensuel autour des classiques organisé par Moka et Fanny est en octobre consacré aux autrices (Titiou Lecoq a trouvé les mots et surtout les explications pour que je me mette à dire autrice (La Grande Librairie du 13/10)).

Le cheval blanc d’Elsa Triolet traînait dans ma PAL depuis quelques temps, avec ce titre banal et peu engageant et cette couverture immonde. C’était le moment où jamais de l’en sortir ! D’autant que je ne connaissais Elsa Triolet qu’en tant qu’épouse et muse d’Aragon (le recueil de poèmes Les yeux d’Elsa lui est dédié) avant d’acquérir ce roman. Je ne savais pas du tout qu’elle avait elle-même écrit des romans et des nouvelles, et qu’elle était la première femme à avoir obtenu le Prix Goncourt ! En 1945 au titre de 1944 pour le recueil Le premier accroc coûte deux cents francs.

Dans Le cheval blanc, nous suivons Michel Vigaud, depuis sa plus tendre enfance. Cela commence par un duo, lui et sa mère, une relation tendre et fusionnelle, réconfortante.

Il attendait les beaux jours et sa mère. Et ils arrivaient et c’était la belle vie.

Une relation qui le laissera sans attaches lorsqu’elle mourra en son absence pendant qu’il travaille sur un bateau. Dès lors, il sera comme une feuille poussée par le vent. Il se posera où le hasard le mène et repartira au gré du temps. Quand il sent qu’il est sur le point de « devenir de la viande fumée », il s’en va. Il est intègre et sans faux-semblant, sans impolitesse non plus. C’est ce qui fait son charme. Les femmes tombent à ses pieds sans qu’il ait besoin d’esquisser un geste. Il exerce un pouvoir d’attraction comparable chez les hommes, la dimension érotique et charnelle en moins.

Ce Vigaud, dont André parlait sans cesse et avec une telle admiration, Francine grillait d’envie de le connaître. Ce Vigaud qui avait vu le monde entier, un vagabond, un sportif, un musicien, un homme qui ne craignait rien, qui couchait avec toutes les femmes et n’en aimait aucune…

Michel a en effet malgré son jeune âge un parcours atypique et riche que nous suivons avec intérêt. Sans déflorer l’histoire, sa voix et ses cours de musique lui permettront de gagner son pain dans un café, puis il rencontrera des personnes qui poseront les jalons de son chemin. Je pense notamment à Simone de Bressac, sa confidente, qu’il a plaisir à retrouver pour des discussions sincères. Ironiquement, elle représente pourtant le monde des apparences puisqu’elle est l’égérie d’une maison de couture.

Le roman s’inscrit dans une période entre deux guerres, où le Paris bohême des années folles laisse peu à peu place à une atmosphère plus pesante, celle qui prépare la guerre. Le dilettantisme de Michel s’est étiolé au fil des années, à cause d’épisodes d’amours non partagés de part ou d’autre et d’amitiés qui ont tourné au vinaigre. La faute aux trahisons, la faute aux gens qui changent, la faute au cœur qui a ses raisons propres… Le ton léger du début gagne en gravité, si bien qu’à travers les cinq parties que constituent ce roman, l’insouciance de Michel s’effrite peu à peu jusqu’à ce qu’il devienne persuadé qu’il lui faut travailler beaucoup pour accomplir son oeuvre avant que la mort ne le fauche. Pessimisme ou prémonition ? A vous de le découvrir.

J’ai trouvé à Michel un côté Martin Eden, un homme en décalage et en quête d’un idéal impossible. Il s’efforce pourtant de s’adapter, et il y parvient, mais à un coût qui abîme son intégrité et le dérange visiblement.

Il allait s’organiser une petite vie bien saine, bien artificielle. Ce n’était pas une raison pour ne pas dormir… Cette grande dinde de Marjorie avait pourtant bien raison : he lost his pep. Il allait être raisonnable et embêtant.

Ce beau pavé se lit comme un feuilleton. Je ne l’ai pas dévoré, car le rythme voulu n’est pas celui d’un page-turner, mais c’était un réel plaisir de retrouver Michel tous les jours. J’ai adoré l’écriture d’Elsa Triolet, vive et pétillante. Elle me fait l’effet visuel d’une coupe de champagne, dorée et pleine de bulles. C’est drôle et inventif, plein d’esprit, extrêmement bien écrit, ça se lit sans effort. Le parcours de Michel est enthousiasmant et je regrette d’en avoir fini avec lui.

Je suis enchantée de ma découverte et preuve en est encore une fois qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Derrière cette couverture laide et terne se cache un roman beau et lumineux.

Le Livre de Poche, 1961, 499 pages

5 réflexions au sujet de « « Le cheval blanc » d’Elsa Triolet »

  1. Je vois que nous sommes nombreuses à profiter de ce challenge pour sortir de notre PAL des romans qui cachent des petits trésors. Le fait de l’associer à Martin Eden, mon livre culte, me pousse à l’intégrer dans ma mémoire pour un prochain achat. Merci 🙂

  2. J’avais loupé ta chronique de ce roman (merci Fanny pour m’y avoir amenée ;)).
    C’est vrai que la couverture n’est pas engageante. 😉

    J’aime beaucoup la métaphore que tu utilises avec la coupe de champagne pour l’écriture d’Elsa Triolet, je trouve que cela lui va bien, en effet.

    Ma première expérience avec elle en tant qu’autrice est moins réussie que la tienne mais tu me donnes envie de tenter ce roman, notamment grâce à ta comparaison avec Martin Eden qui est un roman que j’ai beaucoup aimé.

A vous les micros !

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