« Martin Eden » de Jack London

Enfin ! Enfin je m’attaque à ce monument de la littérature dont j’ai tant entendu parler, toujours en termes élogieux. L’occasion était trop belle, j’ai profité de notre rendez-vous autour des classiques pour le sortir de ma PAL. Il y est entré récemment pourtant, à la faveur d’une bonne âme qui l’a déposé dans la boîte à livres près de chez moi, dans un état neuf, avec quelques discrètes traces au crayon de bois attestant qu’il était déjà passé entre d’autres mains.

Issu d’un milieu populaire, avec un parcours de marin, Martin Eden se sent gauche lorsqu’il entre pour la première fois chez les Morse. Il a aidé leur fils Arthur à se sortir d’une bagarre et est convié à dîner en guise de remerciement. Mais il ne se sent pas à sa place. Il n’a pas les bonnes manières, ni la culture, ni le parler. Ce qu’il a en revanche, c’est la curiosité et l’envie. Il sent au fond de lui qu’il n’est pas né sous la bonne étoile mais qu’il a le potentiel pour aller la chercher, à force de travail. Il est prêt à se surpasser pour être digne de Ruth, la soeur d’Arthur, dont il tombe amoureux au premier regard.

Je veux arriver à ce genre de vie que vous avez dans cette maison. Y a autre chose dans la vie que la gnôle, le turbin et le coup de poing. La question, c’est comment je fais pour y arriver ? Par où je peux commencer ? Je suis prêt à travailler pour payer le billet du passage et je peux abattre plus de travail que n’importe qui une fois que je m’y suis mis, je trime jour et nuit.

Ruth est aussi attirée par Martin. En jeune fille prude et innocente, elle ne comprend pas tout de suite l’émoi qu’elle ressent face à ce garçon brut et authentique, loin des hommes lisses qu’elle a l’habitude de rencontrer. Mais son esprit corseté par l’éducation familiale l’empêchera de laisser Martin être l’homme qu’il est pour essayer de le modeler à la façon des Morse.

Le roman raconte la progression de ce jeune homme, autodidacte qui s’intéressait déjà à la philosophie et aux lettres à ses heures perdues. Désormais, il y consacre ses journées. Persuadé qu’il sait écrire, il emploie tout son temps à la rédaction d’articles, de nouvelles, de triolets qu’il envoie aux magazines sans jamais en voir un publié. Mais il n’en démord pas. Il sait qu’il est bon et il sait qu’un jour cela se saura.

Malheureusement Martin Eden est seul. Il croit en lui et porte son ambition à bout de bras, sans appui. Ruth veut bien l’épouser mais veut qu’il ait une situation, ses soeurs aimeraient qu’il trouve un vrai travail, ses beaux-frères le traitent comme un mois-que-rien. Il ne mange pas à sa faim, loue une toute petite chambre et écrit des textes alimentaires en attendant le jour où son talent éclatera.

C’est peut-être un dollar, dit-elle, mais c’est un dollar gagné par un bouffon. Ne voyez-vous pas, Martin, que cela est dégradant ? Je veux que l’homme que j’aime et que j’honore ait plus de dignité qu’un auteur d’histoires drôles et de vers de pacotille.

Plus que le parcours d’un personnage extrêmement fort et émouvant, Martin Eden est une critique acerbe du milieu de l’édition alors que nous ne sommes qu’en 1909 au moment où ce moment parait aux États-Unis. Les gens du milieu se prennent pour le nombril du monde, encensent des récits médiocres parce que l’écrivain est déjà connu, dénigrent les auteurs de talent quand ils n’ont pas le bon pedigree. Déjà à l’époque, il fallait être bankable. S’il y avait eu les réseaux sociaux, Martin Eden aurait eu sa chance avec sa belle gueule d’amour. Mais il n’avait ironiquement que ses textes à montrer pour espérer être publié.

Et puis il y a ce monde des apparences dans lequel Martin ne se sent pas à sa place. Lui a soif d’intégrité et perd pied lorsque le succès arrive enfin. La façon dont le regard des gens change alors qu’intrinsèquement il est exactement le même qu’auparavant le dépasse totalement.

Quand il avait faim, personne ne le nourrissait, et maintenant qu’il pouvait s’offrir cent mille repas et perdait peu à peu l’appétit, on l’invitait de toutes parts. Où était la justice là-dedans, où était son mérite ? Il n’était pas différent d’alors. Il avait déjà fait tout son travail à cette époque.

Martin Eden est un homme du peuple, vrai dans ses sentiments. Il sait que ses amis l’aiment pour lui-même alors que les gens de la bonne société l’aiment pour son succès. Le traitement des deux classes sociales est troublant de vérité et c’est bouleversant pour notre héros qui, malgré son parcours de baroudeur prêt à la castagne, n’est pas armé pour l’hypocrisie ambiante.

De l’espoir à la désillusion, le destin de Martin Eden m’a totalement retournée. Je suis encore très émue de cette lecture, absolument bouleversée par les résolutions du jeune homme, prêt à tout par amour, déçu que personne ne croie en lui, lui qui voudrait que la beauté de l’écriture soit une fin en soi et non un moyen. Les échecs qui le mettent à terre et dont il se relève toujours ; l’incompréhension à laquelle il se heurte ; les trahisons qui le blessent ; les paroles qui le rudoient. Et cette fin incroyable.

En ce début de semaine, Les raisins de la colère m’avait emportée. Martin Eden est encore un cran au-dessus au niveau des émotions et vous dire ce que ce roman a suscité en moi est au-delà du dicible.

C’est un immense coup de cœur et c’était ma quatrième et dernière lecture classique de la semaine.

Folio, 2016, ISBN 978-2-07-079398-3, 586 pages

Je vous invite à regarder la bande-annonce du film italien sorti en 2019. C’est prometteur et je compte bien le visionner dès que possible.

8 réflexions au sujet de « « Martin Eden » de Jack London »

  1. Un de mes livres cultes…. Tout y est dit sur l’humanité,les classes sociales, la culture, la détermination et la volonté… A lire, à faire lire et à relire…. Une révélation à bien des titres pour moi ❤️😉

  2. Je viens de relire mon billet 😉
    Je ne l’avais pas trouvé facile d’accès et je m’étais sentie très petite face à lui. J’aimerais beaucoup le relire. Quelle belle dernière participation.

  3. J’ai, je crois, trop longtemps relégué Jack London à mes vieux souvenirs un peu éteints de mes années collège. Je vais m’y replonger, et vite, et ce roman semble tout indiqué pour une réconciliation.

A vous les micros !

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