« Notre-Dame du Nil » de Scholastique Mukasonga

Le lycée Notre-Dame du Nil est perché sur les hauteurs du Rwanda, là où le Nil prend sa source. Là sont rassemblées les jeunes filles des élites, pour qu’elles reçoivent une instruction à l’abri « des tentations de la grande ville ».

Elles sont encadrées par des religieux et des enseignants principalement belges, même si nous sommes au début des années 70 et que la décolonisation a déjà eu lieu. Il règne malgré tout une atmosphère occidentale, car ces filles de banquiers, politiques, hommes d’affaires etc évoluent dans un milieu d’argent, de luxe et costumes, loin des sols en terre battue et des marmites partagées entre familles qu’elles peuvent trouver en contrebas.

Pourtant, la tradition occupe une place importante, notamment à travers l’histoire du pays et des rites païens. C’est ce que nous allons découvrir avec les jeunes filles que nous suivons, dont deux Tutsis, le « quota ». Deux jeunes filles pas à leur place au milieu des Hutus, la tribu dominante et qui s’estime supérieure. Ce que ne manque pas de rappeler Gloriosa, une personnalité forte et mesquine, prête à écraser quiconque se trouve sur son chemin, surtout s’il est tutsi. Mauvaise comme la gale, elle se fait la porte-parole d’une voix politique prête à éliminer la race impure. Avec elle, tous les moyens sont bons.

-Tu sais bien que tout ça repose sur tes mensonges.
-Ce ne sont pas des mensonges, c’est de la politique.

Ce roman commence assez gentiment. Une bande de jeunes filles dans un lycée, dans un cocon perché dans les montagnes. Mais peu à peu, le mal prend de l’ampleur, s’étend, se répand. On ne peut pas dire qu’il y a des passages durs. Ce qui est éprouvant, c’est de savoir que ce n’est que le début. Et qu’un jour cela aboutira au génocide de 1994.

Il y aussi la thématique très intéressante de la place de la femme. Dans cette société, la femme ne sert qu’à procréer. Des garçons. Les filles ne comptent pas. Quand elles ont leurs premières règles, on les met de côté. Elles deviennent impures et devraient presque avoir honte de ce flux qu’elles ne maîtrisent pas. Ironie du sort, ce sont des femmes comme elles qui sont les premières à les châtier.

Avec Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga (née au Rwanda de famille tutsi) met en lumière le prélude à l’évènement dramatique qu’a connu son pays. Cette haine latente, qui va aller crescendo. Sans pathos ni grandiloquence, à travers l’existence de ces jeunes filles, elle parvient à garder mesure et objectivité. C’est une lecture que j’ai beaucoup appréciée pour l’écriture maîtrisée et parce que, à l’instar de Petit Pays de Gaël Faye, elle n’aborde pas la tragédie de manière frontale et rancunière. Cette retenue rend les destins des protagonistes d’autant plus poignants.

Je veux avoir des enfants qui ne soient ni hutu ni tutsi. Ni à moitié hutu ni à moitié tutsi. Je veux qu’ils soient mes enfants, c’est tout.

Notre-Dame du Nil a reçu le Prix Renaudot 2012 et en 2019 Atiq Rahimi en a tiré un film.

France Loisirs (initialement Gallimard), 2013, ISBN 9782-2-298-06840-5, 223 pages

Je participe au mois africain chez Jostein

4 réflexions au sujet de « « Notre-Dame du Nil » de Scholastique Mukasonga »

    1. Même si ces romans, dont celui-ci, montrent comment on peut en arriver là, c’est tout de même une haine de l’autre difficile à concevoir. Ça me dépasse. Et comme tu dis, ça fait froid dans le dos.

A vous les micros !

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