« L’aveuglement » de José Saramago

Aujourd’hui s’ouvre la traditionnelle semaine consacrée au challenge Les Classiques c’est Fantastique de Moka et Fanny. En juillet, une ambiance estivale nous pousse à explorer les classiques du bassin méditerranéen.

A l’heure où vous lisez ce billet je suis certainement encore sous le soleil du Portugal, mon choix était donc tout trouvé pour augurer la semaine : je vous emmène dans le pays de mes origines, dont je connais très peu la littérature à vrai dire. Comme tous les Français je pense, car vous ne me contredirez pas, les auteurs portugais sont assez méconnus.

Je vais vous parler de L’aveuglement de José Saramago, prix Nobel de littérature en 1998. C’est d’ailleurs à ce jour le seul auteur lusophone à avoir obtenu ce prix prestigieux.

Tout commence à un croisement, dans la rue d’une ville anonyme. Lorsque le feu passe au vert, toutes les voitures démarrent. Toutes, sauf une. Celle d’un homme devenu subitement aveugle dans sa voiture.
Un autre homme lui vient en aide et le ramène chez lui. Sa femme rentre. Elle l’emmène chez l’ophtalmologue qui ne décèle rien d’anormal, ce qui l’intrigue énormément. Dans la soirée, il se penche sur ses ouvrages scientifiques dans le bureau de son appartement. Jusqu’à ce que comme l’homme du croisement, il ne voie plus qu’un écran blanc.

L’ophtalmologue est aveugle, la femme du premier aveugle est aveugle, l’homme qui lui est venu en aide est aveugle. Une épidémie de cécité s’abat sur le pays.

Les autorités sont dépassées. L’épidémie se propage et tout juste a-t-on le temps d’enfermer les premiers cas en quarantaine, dans un ancien asile d’aliénés. C’est là que vont se retrouver les premiers aveugles que nous avons rencontrés, y compris la femme de l’ophtalmologue qui se déclare aveugle pour pouvoir rester avec son mari.

Contre toute attente, elle est la seule à ne pas perdre la vue. Et donc la seule qui pourra assister de ses propres yeux à la perte de repères de ses congénères, tant spatiaux que sociaux. Les aveugles sont livrés à eux-mêmes. Personne pour leur indiquer où sont les toilettes, pour vérifier que tout le monde a bien sa part de nourriture, pour leur dire si c’est le jour ou la nuit.

Ces gens sont parqués dans les dortoirs et advienne que pourra. La déshumanisation se fait de plus en plus insistante à mesure que le roman progresse, sous le regard discret de la femme du médecin qui ne peut pas dévoiler qu’elle voit encore, sous peine de devenir l’esclave de son dortoir. Elle assiste à tout : ceux qui défèquent dans le couloir, ceux qui copulent dans un coin, ceux qui pleurent en silence. Chacun se bat pour survivre, jusqu’à ce que l’innommable soit atteint.

On n’est pas sans penser à un roman post-apocalyptique. Il faut faire face à des situations inédites, avec une perte de repères totale qui va au-delà de la perte de la vue. Il faut sauver sa peau, quitte à commettre des actes autrefois impensables.

Il peut être difficile d’entrer dans ce texte dont les caractéristiques peuvent rebuter plus d’un lecteur moyennement motivé. Notamment pour les nombreux dialogues, qui ne sont pas lisibles d’emblée. Ils sont regroupés dans un bloc, les répliques se suivent et on sait qu’on passe d’un personnage à l’autre par l’emploi d’une virgule et d’une majuscule. Saramago utilise de longues phrases, certains passages peuvent perdre la concentration du lecteur. Enfin, les personnages ne portent pas de nom ; ils sont désignés par leur fonction.

Pour autant, on s’attache rapidement à ces personnages. Non véritablement pour ce qu’ils sont mais pour l’injustice subie : le malheur qui leur tombe dessus sans que ne perce l’espoir d’un jour meilleur. On les suit dans leur quotidien, qui sera marqué par de nombreux rebondissements, en se demandant comment tout cela va se terminer.

L’aveuglement n’est pas un roman accessible à tous, non pas qu’il faille être d’une intelligence supérieure, mais parce qu’il demande un effort de la part du lecteur. C’est un effort qui vaut le coup et je suis très contente d’avoir franchi le pas !

Points, 2000, ISBN 978-2-02-040343-6, 366 pages

16 réflexions au sujet de « « L’aveuglement » de José Saramago »

  1. Magnifique roman que j’ai lu il n’y a pas très longtemps et je n’ai eu aucun mal avec l’écriture. J’en avais entendu parler au début de l’épidémie du COVID et il était introuvable à l’époque….. Comme quoi certains événements remettent en lumière des ouvrages peu connus. J’ai particulièrement aimé les questionnements de la femme qui voit et dissimule cet état….. Que faire, que dire, le pour, le contre….. Cela restera un grand moment de lecture 🙂

    1. J’ai aimé cette lecture mais ton enthousiasme dépasse encore le mien. Il y a des questionnements intéressants, je te rejoins complètement. En ce qui concerne la difficulté c’est sur les dialogues je pense, pour nous qui sommes des lectrices assidues ça ne pose pas problème mais pour les lecteurs occasionnels c’est déjà moins évident. En toi cas la littérature portugaise semble te plaire et cela me ravit !

  2. Je connais l’auteur sans l’avoir jamais lu. Je suis impressionnée par ta sélection mensuelle une fois de plus très joliment honorée. Bravo ! You’re the best !

  3. Il faut visiblement être en forme pour plonger dans ce livre mais je suis assez tentée. Merci pour ce beau panorama de la littérature portugaise que tu nous as proposé cet été !

    1. Effectivement, ce roman demande un effort de concentration. Pas énorme mais il faut suivre ^^ Avec plaisir, j’ai adoré partager avec vous la littérature du pays de mes aïeux ❤

A vous les micros !

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