« Sur un air de fado » de Nicolas Barral

L’époque de Salazar marque des années noires au Portugal, celles de la dictature politique. Répression de l’opposition, surveillance des populations… En 1968, le docteur Fernando Pais exerce à son cabinet mais fait des visites à domicile. Et même à la PIDE, le siège de la police, forcément à la solde de Salazar. Il vient seulement voir un patient, sans pouvoir pour autant empêcher ses yeux de voir et ses oreilles d’entendre. Ce n’est pas un sympathisant du régime, plutôt un réaliste. Il ne peut rien changer aux choses, autant laisser les jours filer sans se faire remarquer. Comme le suggère la couverture d’ailleurs.

Pourtant, il l’a côtoyée de très près l’opposition. Alors qu’il était encore étudiant en médecine, il est tombé sous le charme de Marisa, une militante qui distribuait des tracts ouvertement et donc dangereusement. Il a fallu montrer patte blanche devant ses amis mais cela n’a pas été difficile, tout ce qui l’intéressait, c’était Marisa. S’il s’est mêlé de politique, c’est à contrecoeur et dès le départ on pressent que c’est ce qui a mis fin à sa relation avec Marisa.

Alors que les jours se suivent et se ressemblent, Fernando assiste à une scène amusante : un garçon fait une farce à un policier de la PIDE mais il se fait attraper et le docteur prend sa défense d’un ton détaché, pensant que ça ne portera pas à conséquence. Mais tout porte à conséquence dans une dictature.

Vous dire que j’ai aimé cet album est bien en-dessous de la réalité. Certes, je ne peux pas être tout à fait objective quand le héros auquel je me suis très vite attachée porte le prénom de mon père et le nom de jeune fille de ma mère. La connivence est nécessairement immédiate. Je ne peux pas être tout à fait objective quand il déambule dans une ville que j’adore, dans laquelle a vécu ma grand-mère au temps de Salazar, elle qui me racontait que ses frères écoutaient la radio dissidente en cachette et qu’elle et mon grand-père ont dû partir de Lisbonne car un de ses collègues voulait dénoncer qu’il n’était pas assez patriote (tu m’étonnes !).

Et pourtant si, je suis objective. Cet album est formidable. Il met en scène un homme comme un autre, qui quoi qu’il fasse peut-être à tout moment vu comme un ennemi du régime. On y voit le poids de la dictature dans le quotidien, la censure, la torture et c’est donc un album sur l’époque de Salazar et les actions de l’opposition qui a le mérite aussi de montrer comment cela touche la vie quotidienne, les familles, que ce soit celle de Fernando Pais ou celle du jeune auteur de la farce.

J’ai évidemment aimé retrouver Lisbonne, son tramway, son fado, les sonorités portugaises… Ce qui en fait finalement un album qui ne va pas droit dans le mur de l’horreur, il y a des couleurs, de la joie, de l’amour, un humour qui m’a charmée. Quant aux illustrations, je suis conquise. C’est beau ! J’adore la bouille et les expressions de Fernando, j’ai même l’impression que Nicolas Barral s’est inspiré de Benicio del Toro, la ressemblance est troublante.

Le léger côtoie le grave, les planches rendent justice à cette belle ville malgré la laideur qui s’est abattue sur elle. La fin est à la fois tragique et pleine d’espoir. C’est très portugais finalement ce traitement. On ne s’appesantit pas sur son sort : on retrousse ses manches et on avance. J’ai aussi beaucoup aimé l’alternance entre 1958 et 1968, Fernando avec Marisa puis dix ans plus tard aux côtés du garçon. La construction est impeccable.

Merci à Nicolas Barral pour avoir si bien capté l’esprit portugais et mis en image de manière si lumineuse une période sombre de l’histoire du Portugal. Vous l’aurez compris, c’est un immense coup de cœur.

Si le sujet vous intéresse, je vous recommande chaudement deux autres romans graphiques :
Maria et Salazar de Robin Walter
Pereira prétend de Pierre-Henry Gomont d’après le roman de Antonio Tabucchi

Dargaud, 2021, ISBN 978-2-205-07959-3, 160 pages, 22.50€

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15 réflexions au sujet de « « Sur un air de fado » de Nicolas Barral »

  1. Bonjour, oui! J’avais remarqué ce livre en flânant dans une librairie. Je l’avais noté dans mon petit carnet « Livre à acheter » et en le feuilletant, je ne peux pas l’expliquer, j’ai pensé à vous et votre blog. Allez savoir pourquoi !! Il va sans dire qu’une fois de plus votre enthousiasme communicatif va s’inviter à la maison.

  2. Très intéressée par cet album, après avoir lu ton avis ultra-positif, et aussi parce que je l’ai sur mes étagères…

  3. Je connais peu le sujet et l’histoire du Portugal, je n’aime pas vraiment les bandes dessinées, mais tu me donnes envie de le découvrir !

A vous les micros !

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