« La guerre des Lulus T1 & 2 » de Régis Hautière & Hardoc

Les Lulus sont quatre garçons inséparables. Ils vivent à l’orphelinat, une abbaye tenue par des curés. Leur professeur part pour la guerre mais personne ne veut avertir les enfants pour ne pas leur faire peur. On est en 1914, la bataille a commencé, et les enfants sont tenus à l’abri des événements.

Les Lulus ont leur jardin secret, une cabane qu’ils construisent dans le bois attenant à l’abbaye. C’est là qu’ils se trouvent lorsque les soldats français viennent prévenir les curés qu’il faut absolument évacuer : les Allemands arrivent.

Lorsque les Lulus rentrent, l’abbaye est vide. Le village est vide. Ils sont tout seuls.

Ce qui apparait d’abord comme un quartier libre géant devient vite déprimant. Ils ont froid, ils ont faim, et ils vont devoir se débrouiller par eux-mêmes.

D’âges et de caractères différents, les Lulus sont une bande très attachante, et très drôle. Ils ont des réparties qui m’ont beaucoup fait rire. Mais c’est aussi sombre et triste parfois. Parce que c’est la guerre, qu’ils sont abandonnés une fois de plus, que l’hiver est dur. Qu’une planche peut-être remplie de joie et d’espoir pour qu’ironiquement tout soit fichu la page suivante.

Je pense que c’est une série à mettre dans les mains de tous les enfants en âge de comprendre. On accroche immédiatement à l’esprit filou et malin des Lulus. Et surtout, les enfants peuvent comprendre ce que la guerre impliquait au quotidien (la peur, la faim) mais aussi sur un plan plus humain (la haine de l’autre). C’est justement le tome 2, en 1915, dans lequel les enfants vont sympathiser avec un déserteur allemand, qui va être le plus chargé émotionnellement. Mais l’humour reste bien présent.

Je suis admirative de l’équilibre qu’on trouve entre la dure réalité et la légèreté de la jeunesse. Régis Hautière n’essaie pas d’édulcorer les moments tragiques, il les contrebalance avec des moments plus insouciants. Et ça c’est très intelligent.

Le tome 3 m’attend, je vous en parle prochainement 🙂

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Casterman, 2013, 56 pages, 13,95€

Cette semaine, nous nous retrouvons chez Noukettebd_de_la_semaine_pti_black

« Nous rêvions juste de liberté » de Henri Loevenbruck [immense coup de coeur]

51UpYRCc4PL._SX210_coup de coeur« Nous avions à peine vingt ans et nous rêvions juste de liberté. »

C’est ainsi que s’ouvre ce roman, et cette phrase à elle-seule résume toute l’histoire. Hugo, Freddy, Alex et Oscar sont quatre amis issus des quartiers pauvres de Providence. Quatre adolescents, quatre caractères, quatre passifs, mais ils forment un tout. Leur famille, c’est eux ; ils se considèrent comme des frères et se promettent qu’ils seront toujours là pour amortir la chute de l’un ou de l’autre. Ensemble, ils font les quatre cents coups mais sans jamais embêter les autres, sauf si on les cherche ou qu’on essaie de leur imposer une autre loi que la leur. Là oui, ils sortiront volontiers les poings.

Leurs journées sont partagées entre l’école de riches qu’ils sont obligés de fréquenter, les soirées dans la caravane d’Hugo et les virées à moto. Jusqu’au jour où leur vie tranquille bascule et que le cadre défini par la société ne les rattrape. Car le monde est ainsi fait qu’il faut rentrer dans des cases et se conformer aux bonnes mœurs.

Nous rêvions juste de liberté est un roman magistral. Bouleversant. Exaltant. Révoltant. Enivrant. Construit à la manière d’un road-trip, chaque nouvelle étape marque une nouvelle aventure pour nos personnages. Tantôt on rit, tantôt on tremble, on se met en colère aussi. Mais ce qui domine véritablement l’ensemble, c’est cette soif de liberté, ce besoin de vivre comme on est et pas comme on veut qu’on soit, faire ce qu’on veut et pas ce qu’on veut de nous. Ce sont de grandes idées qui pourtant s’appliquent au quotidien sous une forme des plus simples pour nos héros : sentir le vent à moto, regarder les étoiles, boire à s’en retourner le cerveau, rire à n’en plus pouvoir, aimer sans possessivité. Le pouvoir ? L’argent ? Le confort ? A quoi bon. Ce qui les guide, c’est la loyauté, l’honneur et le respect. Rien de plus.

La philosophie est belle mais l’engagement difficile. Ce que Hugo, le narrateur, apprendra à mesure de sa quête. Il rencontrera sur sa route des gens formidables, d’autres moins. Et il apprendra que même quand on évite les embrouilles, les embrouilles, elles, vous rattrapent toujours.

Ce roman est aussi l’histoire des MC, les clubs de motards aux États-Unis qui ne voulaient pas forcément de mal aux gens mais qui semaient la terreur malgré tout. Hugo et ses amis entreront dans la légende des MC, pour le bien comme pour le pire.

Ce qui ressort en caractères gras en tous les cas, c’est la valeur de l’amitié. A la vie, à la mort. Les garçons de Providence et leurs amis rencontrés sur la route en sont l’exemple le plus authentique qui soit. Même si, comme le rappelle un des Présidents de MC, Jésus-Christ aussi avait de très bons amis. En théorie.

Henri Loevenbruck signe là un roman coup de poing percutant, de ceux qu’on aimerait se prendre plus souvent en pleine figure. C’est brillant, remarquablement écrit, au rythme d’une jolie trouvaille par page en exagérant à peine. Et quelle tristesse au moment de tourner la dernière page, on aurait aimé qu’elle n’arrive jamais…

Chronique rédigée pour Les Chroniques de l’Imaginaire

J’ai Lu, 2017, ISBN 978-2-290-11907-5, 493 pages, 7,80€

♣ J’avais du mal à poser ce roman et en même temps j’avais envie de le faire durer car je n’avais pas envie que cette histoire se termine. Il entre dans la liste de mes livres préférés et je conseille à tout le monde de le lire et de l’offrir.

« Monet – Nomade de la lumière » de Salva Rubio & Efa

monet-couverturejoli-coeurAutant je n’aime pas trop lire des biographies en roman, autant en BD j’adore. Alors quand nous avons vu à Livre Paris cet album racontant la vie de Monet, que très clairement je ne connaissais que pour l’impressionisme, ses nymphéas et son amitié avec Clémenceau, nous n’avons pas cherché à resister.

Le scénariste espagnol Salva Rubio a fait des études d’histoire de l’art au cours desquelles il a lu The History of Impressionism de John Rewald, qui raconte comment un groupe d’artistes rejetés par l’élite de la peinture à la fin du 19è siècle s’est rebellé faute de trouver sa place dans le classicisme ambiant. Il a gardé cet événement dans un coin de sa tête pour retracer plus tard l’histoire d’Oscar-Claude Monet, chef de file du mouvement.

L’histoire commence à la fin de sa vie, lorsqu’il doit être opéré de la cataracte et craint, après trois jours les yeux cachés sous un bandage, de ne jamais recouvrer la vue. Forcé au repos, il se rémémore son passé, à commencer par ses jeunes années. L’obéissance n’était pas dans ses gênes, l’école était un calvaire, l’aide qu’il apportait à la boutique de son père une perte de temps. Il dessinait dès qu’il trouvait le temps et c’est Eugène Boudin, le premier à repérer son talent, qui lui apprit comment regarder la nature pour bien la peindre.

Impression
Impression, soleil levant

Dès lors, Monet a cultivé son style, au détriment de sa carrière puisque comme tout bon précurseur qui se respecte, il a d’abord été traîné dans la boue. Longtemps. Durement. Désespérément. Avec en plus une famille à nourrir, puis deux, c’est admirable qu’il ait persévéré. Il a connu des hauts très hauts, mais surtout des bas très bas, et cela durant de nombreuses années. C’est ce que j’ai préféré dans cet album, l’impression d’une biographie à la fois personnelle et artistique aboutie, sans concessions.

On y croise de nombreuses personnalités, certaines qui lui ont été d’une grande aide (Renoir et Bazille entre autres) et d’autres bien moins (Degas). J’ai aimé comprendre la naissance du mouvement des impressionistes et leur opposition au sérail de l’époque. En fin d’ouvrage, Salva Rubio apporte des précisions sur les planches qui font référence à des oeuvres de Monet et d’autres artistes. C’est très intéressant de voir comment lui et Efa les ont intégrées dans l’album avec une touche personnelle tout en gardant la référence reconnaissable.

A propos du travail d’Efa, j’ai particulièrement aimé son parti pris sur les vignettes qui est de focaliser l’attention sur la scène en cours sans ajouter force détails qui dispersent l’oeil du lecteur. On voit ce qui doit être vu et reconnu, le message est clair et lisible. Je n’ai pas toujours compris le choix des couleurs d’une séquence de planches à une autre, lorsqu’on passe de couleurs très vives (voire criardes) à des tons plus neutres. Peut-être est-ce là aussi une référence au travail de Monet qui m’échappe ? Ce qui est reconnaissable en tout cas ce sont les coups de pinceaux tels qu’on peut les voir dans les peintures de Monet.

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A gauche, l’originale ; à droite, version Efa

J’ai passé un très bon moment avec ce roman graphique, comme l’appelle Salva Rubio, que j’ai trouvé très abouti, éclairant, passionnant et magnifique. Il y a un travail de recherche évident et on sort de cette lecture avec le sentiment d’avoir appris quelque chose avec l’art et la manière.

Et en plus, j’ai la chance d’avoir deux superbes dédicaces (enfin elles sont dédicacées à notre fils mais c’est tout comme) qui font de cette BD un des petits bijoux de notre collection 🙂

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Le Lombard, 2017, ISBN 978-2-8036-7115-1, 112 pages, 17,95€

Cette semaine, on se retrouve chez Mokabd_de_la_semaine_pti_black

« Nous retournerons sur le Tage » de Alia Pinto Falgueiras

unnamed1coup de coeurLudovic est un jeune homme heureux : il est marié, bientôt papa, et aime son travail d’avocat. Seule ombre au tableau, le récent décès de son père qui va déterrer un secret enfoui depuis longtemps et qui va bouleverser son histoire personnelle.

Un inconnu le contacte un jour, demandant instamment à lui parler. Il a quelque chose à lui révéler. Il lui apprend que contrairement à ce qu’il a toujours pensé, sa mère ne l’avait abandonné pour un autre homme quand il était petit. A la fin de sa vie, elle a écrit ses mémoires pour qu’ils reviennent un jour à son fils, quand elle et le père de Ludovic seront morts.

C’est ainsi l’histoire de Solange qui nous est contée, une jeune française née dans la campagne tourangelle dans une famille de paysans. Dans les années 70, elle monte à Tours pour s’affranchir du mode de vie de ses parents et choisir son destin. Elle devient vendeuse, côtoie du monde. Et puis elle rencontre Joaquim, un immigré portugais qui a quitté son pays pour trouver du travail en France et peut-être y construire sa vie.

Entre eux c’est le coup de foudre. Ils s’aiment et veulent fonder une famille. Mais Solange ne se doute pas qu’entre eux il y aura toujours un fossé culturel.

Je vous le dis sans détour : j’ai adoré cette histoire. Solange est extrêmement attachante. C’est avec plaisir qu’on la voit évoluer professionnellement, socialement et sentimentalement, tout en sachant que cela se terminera mal puisque dès le début nous savons qu’elle a été contrainte de s’éloigner de son fils. Son histoire de femme amoureuse délaissée est émouvant, et son combat de mère poignant. Pourtant, aucun pathos. Solange est forte, fidèle à son milieu rural d’origine dans lequel on reste debout contre vents et marées. Nous la suivrons ainsi jusqu’à un âge avancé.

La question de la différence culturelle est intelligemment abordée, d’autant plus qu’Alia Pinto Falgueiras est manifestement d’origine portugaise et sait de quoi elle parle. On y voit un homme se débattre entre les aspirations de sa famille au Portugal et ses passions en France. Même si à un certain point je ne vous cache pas que j’ai eu beaucoup de mal à compatir à ses altermoiments.

Et pour ne rien gâcher, l’écriture est séduisante. Le tempo est parfait, le style fluide et enlevé. J’ai lu ce roman quasiment d’une traite tant j’étais portée par le courant des mots et l’intérêt de l’histoire.

Nous retournerons sur le Tage est un énorme coup de coeur qui m’aura permis de lire pour la première fois un ouvrage d’une petite maison d’éditions tourangelle, Villèle Editions.

Villèle Editions, 2014, ISBN 979-10-92117-11-0, 292 pages, 20€

« Les carnets de Cerise T1 – Le zoo pétrifié » de Joris Chamblain & Aurélie Neyret

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J’ai découvert Cerise avec le troisième tome de ses aventures, Le dernier des cinq trésors. Je suis totalement tombée sous le charme de cette petite enquêtrice en herbe et de ses deux copines. Cerise est une jeune fille sage, proche de sa maman, mais son goût pour le mystère la pousse à parfois désobéir et à n’en faire qu’à sa tête, pourvu qu’elle obtienne une réponse à ses questions.

Dans ce premier volet, nous faisons connaissance avec ce personnage qui raconte sa vie dans un journal intime. Elle se présente en quelques lignes et explique comment l’aventure du zoo pétrifié a commencé…

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Les trois copines sont en train de construire leur cabane dans les bois. Cela fait plusieurs fois qu’elles aperçoivent un homme passer furtivement et disparaître entre les arbres, les bras chargés de peinture. Cerise se demande ce qu’il peut fabriquer avec tout ce matériel et va le suivre, aussi loin qu’il le faudra.

Cerise et ses amies vont découvrir un endroit féérique, auquel l’homme mystérieux redonne vie à sa façon. Et ce que c’est beau !

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C’est un album plein de poésie, de tendresse, de charme. On plonge dans cet album en oubliant tout le reste, se lovant dans un cocon de douceur nostalgique. Cerise est épatante et on n’a plus envie de la quitter.

Quant aux dessins, je me régale. Ils sont superbes avec ces douces couleurs pastels.

C’est exactement le genre d’album que j’aurais aimé lire enfant/ado. Et même maintenant, cela reste une lecture coup de coeur.

France Loisirs, 2014, ISBN 978-2-298-08406-1, 79 pages, 11,90€

bd_de_la_semaine_pti_black Retrouvez les autres BDs de la semaine chez Stephie !