« La faim du tigre » de René Barjavel

C’est l’heure de retrouver notre rendez-vous mensuel du challenge Les classiques c’est fantastique (avec Moka et Fanny aux commandes). Le thème de mars est « Ces livres que je suis censé.e détester ». Suite à une mauvaise expérience avec un genre, un auteur, un courant littéraire, on pense ne pas aimer ce genre, cet auteur, ce courant littéraire. L’enjeu de ce thème est donc de confirmer ou au contraire d’infirmer la théorie.

En prenant connaissance de ce thème, j’étais bien embêtée. Je ne suis réfractaire à aucun genre, ni aucun courant. J’ai du mal avec l’absurde mais j’adore Vian et Queneau. Je ne suis pas trop SF, mais parmi mes romans préférés il y en a deux qui s’inscrivent dans ce genre (La horde du contrevent d’Alain Damasio et Le déchronologue de Stéphane Beauverger). Un auteur que j’admire énormément ne fait que de la SF (Jean-Philippe Jaworski). En revanche, la SF à l’ancienne (Frank Herbert etc), c’est devenu du classique mais vraiment, vraiment, pas pour moi et je n’ai aucune envie de me forcer. Bref, je ne voyais pas ce que j’étais censée détester.
Puis tout bien réfléchi, le seul classique que je n’ai vraiment pas aimé en me disant « plus jamais je ne lirai cet auteur », c’est La nuit des temps de Barjavel. J’ai trouvé le roman sentimentaliste, mièvre, macho. Je ne dirais pas misogyne car ce n’est pas ce que j’ai ressenti, plutôt un sentiment de supériorité par rapport à la femme.

Je savais que j’avais La faim du tigre à la maison, un exemplaire de 1976 qui appartenait à mon père. J’ai lu la quatrième de couverture :

Et je me suis lancée.

Malheureusement, je n’ai pas « choisi » le bon livre. Mais pas pour les raisons que vous pensez, à savoir que j’ai été déçue par ce roman. En réalité, ce n’est pas un roman. Mais une succession de pensées sur la place de l’homme dans l’univers, aux côtés du monde végétal, du monde animal et du monde minéral.

Du fait, je ne peux pas apporter la conclusion que je voulais, à savoir « décidément, cet auteur n’est décidément pas fait pour moi » ou « finalement, c’est pas si mal ». Avec ce recueil de pensées, je me sens hors du jeu. La question est à présent celle-ci : est-ce que j’adhère à ce qu’il développe ?

Oui, parce qu’il offre un regard différent sur certains aspects de l’existence auxquels je ne pensais pas et que je trouve pertinents. Il explique par exemple que la finalité de l’être vivant est la perpétuation de l’espèce. Que nos hormones nous guident à cette fin, que certains animaux meurent juste après avoir copulé, et même les végétaux meurent, dispersent leurs gamètes, pour que d’autres naissent. Même ceux qui ne veulent pas d’enfants s’inscrivent dans cette volonté inhérente à l’espèce vivante. Finalement notre existence n’est rien d’autre qu’un maillon de la chaîne de la vie.

Milliards de milliards de multiples créatures en mouvement, atomes, cellules, individus, étoiles, galaxies, univers, tout en vient et tout y va.
Et toi avec.
Où ?
Un instant, un éclair suspendu, tu as vu. Le temps de comprendre que tu n’es rien, sans importance, un mois que zéro.

Ce n’est pas la façon la plus joyeuse de voir la vie mais scientifiquement, elle fait sens. Pour autant, Barjavel n’oublie pas que nous sommes des êtres de sentiments, et que tout en sachant que notre existence ne vaut pas un clou à l’échelle de l’histoire de l’univers, nous ne pouvons pas nous réduire à un composite d’atomes et de molécules d’eau.

On a calculé que si on réunissait tous les êtres humains vivant sur la Terre, et si on parvenait à supprimer le vide de leurs atomes, toutes les particules qui composent l’espèce humaine tiendraient dans un dé à coudre.
[…]
Un dé à coudre empli de tourbillons de rien : c’est l’humanité.
Découpez, en trois milliards. Prenez votre part.
[…]
Pourtant, si cette main zéro prend ce couteau de vide et le plante dans le cœur de rien…
Aïe !…
La vie, la mort, la souffrance ne tiennent pas dans un dé à coudre.

Une autre pensée que j’ai trouvé intéressante, c’est celle qu’il développe pour parler des ressentis que nous ne connaissons pas. Nous souffrons, les animaux souffrent, alors qu’est-ce qui nous dit que la salade que nous croquons ne souffre pas à sa façon ? Qu’elle ne dispose pas de capteurs qui lui sont propres et qui lui permettent de ressentir une forme de souffrance ? Le tournesol se tourne vers le soleil, qu’est-ce qui lui insuffle ce mouvement ? Ce n’est pas tant l’idée d’anthropomorphisme qui domine que l’idée que nous ne savons pas ce que les êtres vivants non humains ressentent. Même un animal. Quand un homme est battu et humilié, que fait-il ? Il fuit. Quand un chien est battu et humilié, que fait-il ? Il revient.
Ce passage consacré à ce que nous supposons mais ne saurons jamais vraiment m’a plu.

Il y a aussi un passage pertinent qui commence par « La loi première de notre univers, c’est l’équilibre ». Qu’à un moment donné, l’humain tuait pour se nourrir, pas plus que nécessaire. Que l’humain faisait beaucoup d’enfants, car beaucoup mourraient. Que les maladies, les animaux sauvages, équilibraient la démographie. Mais ce n’est plus le cas. Et l’humain crée le déséquilibre.

Il continue à tuer. Il tue plus que jamais. Il détruit avec frénésie des pans entiers du monde vivant, rase les forêts, stérilise les étangs, massacre les oiseaux, égorge par milliards les agneaux et les poulets. Aucune espèce ne peut lui résister. Aucune ne peut plus le vaincre. Il a rompu à son seul profit l’équilibre du monde vivant.
Il tend à occuper lui seul la planète, après avoir exterminé toutes les autres espèces.
Mais la loi d’équilibre est inéluctable. Une telle modification apportée à la structure du monde animé ne pouvait rester sans conséquence. Une effrayante compensation s’est établie. Le tueur trop bien défendu a vu se lever devant lui un ennemi à la mesure de ses forces et de ses défenses : lui-même.

On ne peut pas lui donner tort, 55 ans après la parution de ce livre.

A la fin de cet ouvrage, il s’attaque davantage aux religions, qu’il s’était contenté d’égratigner jusque là. Pour lui, il y a bien une force créatrice, qu’on ne peut nommer, et qui ne s’apparente certainement pas au Dieu des religions monothéistes. Et selon lui, les passeurs des religions se fourvoient :

Le rôle de toute religion est de faire comprendre à l’homme ce qu’est la création, quelle place il y occupe et quel rôle il y joue.

Dans la mesure où Dieu le créateur est à l’origine du monde, de l’univers, de l’évolution etc, la religion doit faire le lien avec la science et non s’en détacher.

Je ne peux, je ne peux rien croire qui ne m’ait été montré ou démontré. Et j’accuse les Églises de me voler Dieu parce qu’elles sont devenues incapables de le montrer et de le démontrer. Quand elles prétendent que Dieu n’est ni montrable ni démontrable, elles ne démontrent que l’ignorance où elles sont tombées.

Voici les grandes lignes de ce qui m’a interpellée dans cette démonstration, qui tend donc à remettre l’humain à sa place et à démontrer qu’il va droit dans le mur en se sentant une espèce supérieure.

Si vous êtes intrigué.e, sachez que ce livre est court et constitué de nombreux chapitres. Je l’ai lu en une journée. Ce n’est pas l’essai du siècle mais c’est bien construit et argumenté, sans passages laborieux.

Je ne peux pas parler de réconciliation avec Barjavel car il me faudrait lire un roman pour en juger, mais j’ai apprécié cette lecture, que je trouve pleine de bon sens. Toutefois, à certaines occasions, j’ai tiqué car la femme est soit écartée (il parle de « votre femme » mais jamais de « votre mari », comme si seuls des hommes allaient le lire) soit reléguée à son statut biologique de tentatrice ayant pour vocation la procréation. Une autre époque, dirons-nous…

Les billets des autres participantes : Moka, Fanny, Lili,

Folio, 1966, 215 pages

11 réflexions au sujet de « « La faim du tigre » de René Barjavel »

  1. J’ai adoré ton intro et ton questionnement sur des œuvres ou auteurs/ autrices que tu n’étais pas censé aimer.
    Je te rejoins à mille % sur La nuit des temps et je rajouterais un adjectif sur ce livre : un tantinet raciste.. Je l’ai lu l’année passée et j’ai halluciné tout au long de ma lecture ( bien que l’histoire d’amour soit jolie)
    Bref, pour moi Barjavel c’est non non et non. 😁

    1. Côté contemporain, je pourrais trouver pas mal de noms d’auteurs. Mais chez les classiques, je n’en trouve pas. Il faut croire que je suis toujours bien tombée, ou que je suis bon public. Ce qui est certain, c’est que je n’ai jamais subi une lecture scolaire. J’ai toujours aimé..
      Pour le racisme je ne m’en souviens pas, mais ça ne me surprendrait pas.

  2. Bon et bien je ne vais plus regarder ma salade de la même façon et je ne sais même pas si je vais continuer à en manger (dommage je suis végétarienne et j’en mangeais pas mal…..). De Barjavel j’ai lu Ravage que j’ai bien aimé même si le comportement très machiste d’un des personnages m’avait profondément agacé sur la fin 🙂

    1. Ha ha !! On ne va pas s’empêcher de vivre mais j’ai trouvé intéressant que certaines choses nous échappent complètement.
      Je suis rassurée de lire que je ne me trompe pas : Barjavel a une vision de la femme totalement dépassée.

  3. Ado, j’avais adoré La Nuit des temps. Tous les relecteurs/lecteurs adultes ont un regard plus critique sur ce titre. Je n’ai lu qu’un demi Barjavel depuis l’été dernier. Ce titre-là, je le découvre. Et je me contenterai de cette chronique.

  4. Je n’ai jamais été tentée par Barjavel et ton commentaire m’incite à la fois à continuer comme ça, et à la fois à tenter, au moins pour voir, mais je sais maintenant que je grincerai des dents quelquefois…

    1. Je te dirais bien de ne pas tenter, il y a tellement mieux à lire. Mais tant de personnes aiment La nuit des temps alors… Tu aviseras 😉

A vous les micros !

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