« Les déracinés » de Catherine Bardon

les-deracines.jpgjoli-coeurLes deux guerres mondiales sont un terreau inépuisable pour la fiction, la preuve en est dans les nouveautés littéraires. Le Goncourt et le Renaudot 2017 n’y ont pas échappé. Et je suis bonne cliente de ces histoires, ça m’intéresse toujours autant. Mais Les Déracinés m’a d’autant plus intriguée qu’il aborde un sujet de l’Histoire dont je n’avais jamais entendu parler.

L’exode des juifs face à la montée du nazisme, je connaissais. Mais le programme monté par Trujillo et les autorités américaines en République dominicaine ? Pas du tout.

100 000 visas ont été accordés à des juifs venant de toute l’Europe pour faire partie d’un projet de communauté autonome, à la manière d’un kibboutz. Tout le monde dormirait au même endroit, mangerait la même chose au réfectoire, travaillerait main dans la main pour construire des bâtiments, cultiver les terres, avec une répartition égale des richesses. Un microcosme socialiste en somme.

Mais avant d’en arriver là, nous faisons connaissance avec Almah et Wilhelm, deux jeunes Viennois fous amoureux. Almah est issu d’une famille aisée, Wilhelm a percé dans le milieu du journalisme. Ils vivent dans une ville moderne où règnent la culture, l’élegance et la joie de vivre. Mais le danger nazi rôde aux portes de l’Autriche. Et pendant un bon tiers du roman, c’est cette insouciance puis la menace qui se rapproche que nous vivons, jusqu’à l’exil.

Puis c’est l’arrivée en République dominicaine. Et si la première partie du roman était déjà passionnante, la suite est superbe. On suit étape par étape la vie dans cette communauté. L’insertion, le travail, les petites révolutions… On y trouve plein de personnages attachants qui vont devenir amis, ou pas tant que ça, s’aider, copiner, voire plus. Il y aura des naissances, des mariages, des rencontres avec les dominicains. On lit un roman qui ressemble à un reportage tant il y a de détails, de précisions. Catherine Bardon a fourni un travail de documentation fabuleux.

Je me suis régalée d’un bout à l’autre. D’abord avec une jolie histoire d’amour, puis avec la montée du nazisme, l’exil (de longues pages lui sont consacrés, on ne passe pas d’un coup de l’Autriche à la République dominicaine, il y a aussi la Suisse et le Portugal), et puis cette aventure de l’autre côté de l’Atlantique. En tout cette histoire couvre environ 40 années, et c’est d’une richesse folle !

J’ai lu ce roman comme un feuilleton, avec la hâte de connaître la suite dès que je reprenais le livre.

C’est un bon petit pavé mais si vous avez envie d’une lecture dépaysante, enrichissante, d’une fresque romanesque au long cours, foncez.

France Loisirs, 2017, ISBN 978-2-298-13690-6, 743 pages, 18,99€

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« Sur la tête de la chèvre » de Aranka Siegal

50315_300joli-coeurRoman jeunesse, dès 11 ans

Piri est encore une toute jeune fille quand le nazisme vient frapper à sa porte. Jusque-là, elle vivait heureuse avec ses parents, son frère et ses sœurs. Comme chaque été, elle part à la campagne chez sa grand-mère avant de reprendre l’école. Mais la rentrée tarde à venir. Il vaut mieux rester dans ce coin de Hongrie reculé.

Les nouvelles arrivent lentement et elles ne sont pas bonnes. Les Allemands gagnent du terrain et enrôlent d’autres pays. Le père de Piri et son beau-frère doivent aller se battre. Il y a aussi une crainte, celle qu’on s’en prenne aux juifs, les boucs émissaires habituels comme le rappelle la grand-mère de Piri. Et malheureusement, elle avait raison.

A travers le personnage de Piri, c’est sa propre histoire que Aranka Siegal raconte. Depuis ces fameuses vacances dans la ferme de sa grand-mère, les dernières, jusqu’à la déportation. Entre temps, elle nous parle avec une naïveté d’enfant de plus en plus lucide de la peur, des privations, des tickets de rationnement, des combines pour ne pas trop souffrir, des rendez-vous clandestins menés par les opposants au régime nazi.

Ce qui m’a particulièrement frappée dans ce roman, c’est qu’il n’y a aucun voile mis sur les événements pour ménager les jeunes lecteurs. A l’instar d’Anne FranckAranka Siegal raconte ce qui s’est passé, les peurs, les pleurs, le désespoir. Et aussi les petits moments de bonheur, l’espoir malgré tout, les mains tendues. Malgré les années qui la séparent de sa jeunesse, l’auteure a su se remettre dans ses chaussures d’enfant pour rendre compte de ce qu’elle a vécu comme elle l’a vécu à l’époque. C’est un récit qui sonne juste et qui permet à tout le monde de se mettre à la place de cette jeune fille heurtée de plein fouet par des problèmes qu’aucun enfant (ni même adulte à vrai dire) ne devrait subir. Piri ayant été élevée dans une famille juive moderniste, c’est-à-dire de façon laïque, ne célébrant que les grandes fêtes juives, ne comprend pas pourquoi tout à coup elle qui était avant tout hongroise devient désormais avant tout une juive.

De plus, ce témoignage permet d’aborder la question de la Shoah sous un angle nouveau, celui d’une Hongroise résidant dans un bout de pays convoité par trois nations, si bien que les habitants comprennent aussi bien le hongrois que l’ukrainien, voire même le roumain. Et pour certains, comme la grand-mère de Piri, le yiddish. Cela permet aux lecteurs à qui on a expliqué les choses de façon simplifiée en général (les méchants Allemands contre le reste du monde pour caricaturer) de comprendre que les enjeux nazis dépassaient les frontières de l’Allemagne pour empiéter sur l’Europe centrale.

Évidemment, c’est un récit peu réjouissant. Mais grâce à la légèreté de Piri, sa naïveté d’enfant et sa famille attachante, on ne se morfond pas à chaque page. Les émotions sont bien là mais elles ne nous submergent pas. C’est un dosage très subtil qui permet de savoir et de comprendre sans subir la lecture. Quant à la fin de l’histoire, celle qui parle de l’épuration à proprement parler, l’auteur l’élude, pour son bien et celui de ses lecteurs : « Repenser à la façon dont ma mère, mes sœurs, mon frère et ma grand-mère ont été assassinés est insupportable. Je ne peux pas le coucher sur le papier ni le donner à lire à mes jeunes lecteurs. Ce que je peux faire, en revanche, c’est leur montrer à quoi mènent les préjugés. Si nous n’apprenons pas du passé, il se répétera. ».

Pour tous les parents qui souhaitent sensibiliser leurs enfants à la question de la Shoah, Sur la tête de la chèvre (référence biblique) est un nouvel incontournable.

Chronique rédigée pour Les Chroniques de l’Imaginaire

Folio junior,2017, ISBN 978-2-07-509077-3, 336 pages, 8,50€