« Mort à crédit » de Louis-Ferdinand Céline

En voyant le thème de ce mois de janvier pour le rendez-vous de Moka et Fanny Les classiques c’est fantastique, l’auteur Louis-Ferdinand Céline s’est imposé à moi. Il s’agit de lire des auteurs et œuvres controversés, voire censurés. Je pense que nombreux sont ceux qui se refusent à lire Céline car il était xénophobe, antisémite, collabo et j’en passe. Le genre de personne dont on se passe bien. Un gros dégueulasse, quoi.

J’avais lu et adoré Voyage au bout de la nuit donc c’est sans aucun souci que je me suis lancée dans Mort à crédit. Ce roman se veut la suite du Voyage, avec toujours Ferdinand en tant que personnage principal. Ce que je ne trouve pas évident car pour moi le Voyage c’est Bardamu, alors que son patronyme n’apparaît pas une seule fois dans Mort à crédit.

Ferdinand est à présent médecin de banlieue (comme l’auteur) et tombe malade. La fièvre le fait délirer et le ramène en arrière, dans ses souvenirs. Nous l’accompagnons donc dans son enfance.

Le roman se divise en quatre parties : l’adulte aigri, l’enfance au sein d’une famille de boutiquiers de la classe populaire, le séjour en pension en Angleterre puis son travail auprès d’un patron mégalomane.

Ferdinand a grandi dans une famille où l’amour et la tendresse n’étaient pas ce qu’il y avait de plus visible. Sa mère essayait de le protéger mais se sentait dépassée par ce garçon bon à rien mauvais en tout. Quant à son père, il n’y allait pas par quatre chemins et dénigrait son fils du matin au soir.

Je repris des beignes à la volée pour vouloir jouer au lieu d’apprendre. Je comprenais pas grand chose en classe. Mon père, il a redécouvert que j’étais vraiment un crétin.

Un cadre de vie pauvre, avec un père qui se sent humilié dans son travail de bureau et une mère dont les tissus ne se vendent plus, obligée de traîner sa jambe purulente sur les marchés.

Il faut avouer que le Passage, c’est pas croyable comme croupissure. C’est fait pour qu’on crève, lentement mais à coup sûr, entre l’urine des petits clebs, la crotte, les glaviots, le gaz qui fuit. C’est plus infect qu’un dedans de prison. Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie.

Le séjour en Angleterre ne sera pas des plus reposants non plus. Proposée par son oncle, le frère de sa mère, la seule personne réellement bienveillante de ce roman, la pension se révèlera nullement utile en terme d’apprentissages scolaires. En revanche, ce sera plus enrichissant pour sa sexualité. La patronne le fait fantasmer mais c’est avec un camarade de chambrée qu’il pratique.

Quant à la dernière partie, elle met en scène un savant, éditeur, investisseur, qui part dans des délires auxquels il croit fortement. Ce qui lui vaudra une ascension éclatante, ainsi qu’à Ferdinand.

C’était la première fois de sa vie à ma pauvre mère qu’elle entendait parler de son fils en des termes aussi élogieux… Elle en revenait pas…

Mais le succès ne durera pas.

L’histoire m’a moins passionnée que le Voyage. De nombreux passages sont plutôt longs et peu intéressants. A côté de ça, j’ai aimé l’atmosphère générale du texte, celle du milieu populaire où la famille en prend pour son grade. Le narrateur est très fort pour pointer du doigt les bassesses humaines.

Ce que j’ai préféré, c’est l’écriture. Je suis franchement admirative de la langue de Céline. Il y a une gouaille impressionnante, de l’argot à foison. C’est un style éructant, bourré d’interjections, de bouts de phrases, de points de suspension. Un parler très oral et à la fois très littéraire dans sa façon de raconter. Il y a une poésie qui sent le caniveau plus que les fleurs mais ça reste de la poésie. Quoi qu’on puisse en penser, c’est un auteur qu’il faut lire pour sa propre culture littéraire. Parce que personne n’écrivait comme lui, n’allait aussi loin dans le langage cru et argotique (à ma connaissance). Et qu’à aucun moment tout ce qu’on reproche à l’individu Louis-Ferdinand Céline n’est perceptible dans le roman. Il ressort de ce texte une misanthropie générale, à l’égard de tout le monde.

Et puis malgré tout, on se prend d’affection pour ce petit bonhomme qui n’a rien demandé et qui fait comme il peut avec ce qu’il a.

Elle a tout fait pour que je vive, c’est naître qu’il n’aurait pas fallu.

Voici ma première proposition pour ce thème mensuel, un autre titre arrive d’ici peu.

La Pléiade, 1985, 978-2-07-011000-1

12 réflexions au sujet de « « Mort à crédit » de Louis-Ferdinand Céline »

  1. Oh encore un Céline ! (Normal tu me diras avec un thème pareil !)
    (Comme j’adore ce RDV !)
    J’ai aimé Le Voyage bien qu’il m’ait fallu du temps pour digérer un tel texte. J’avais acheté dans la foulée Mort à crédit mais sa longueur a eu raison de ma motivation. Ton billet me donne clairement envie de me lancer enfin tant j’aime la plume et le style assez dingue de ce gros dégueulasse.

  2. Je vois que nous avons fait un choix similaire et je suis d’accord qu’il faut lire avant de juger, connaître l’écrivain et laisser (un peu) de côté l’homme et ses prises de position. Pour moi un peu les mêmes remarques : trop long, que de bavardages mais qui, au final, donnent vie à Ferdinand, à son milieu, à son décor mais j’ai eu plusieurs fois la tentation de l’abandonner mais je suis ravie d’avoir été jusqu’au bout et Voyage au bout de la nuit sera le suivant maintenant que je connais Bardamu et son enfance 🙂

  3. Pendant longtemps je ne voulais pas lire Céline, par principe. Et puis j’ai entendu Larcenet parler du Voyage et il a réussi à me convaincre. Mais je n’ai pas encore pris le temps de lui donner du temps. En tout cas, tu es aussi convaincante !

  4. Tu soulignes à merveille tout ce qui m’avait happée dans le Voyage et Mort à crédit quand j’étais adolescente. Des romans que je veux terriblement relire en espérant y retrouver la même émotion et la même intensité ! Superbe chronique !

  5. j’avais aimé Voyage au bout de la nuit, lu il y a très longtemps mais je ne suis pas sûre de revenir vers cet écrivain dont j’ignorais beaucoup quand j’étais jeune…

A vous les micros !

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