« Un lieu à soi » de Virginia Woolf

Lorsque j’étais à la fac, j’ai étudié Mrs Dalloway de Virginia Woolf et sa façon d’écrire m’a totalement charmée. Elle suit ce qu’on appelle en anglais the stream of consciousness (flux de conscience), une technique d’écriture qui vise à dérouler ses pensées comme elles viennent. Dans Mrs Dalloway, le personnage principal déambule dans Londres et ses pensées sont liées à ce qu’elle voit, où elle va et qui elle rencontre.

Je ne m’attendais pas spécialement à retrouver ce mode d’écriture ici puisqu’il ne s’agit pas d’un roman mais d’un essai, d’une réflexion qu’elle a menée sur le sujet Women and Fiction. En revanche, je tenais à retrouver son écriture directement, sans le filtre d’une traduction, d’où mon choix de le lire en anglais. Désolée par avance pour les citations qui seront nécessairement dans la langue.

A room of one’s own est le fruit de conférences que Virginia Woolf a données en 1928 à Cambridge. Le texte a été remanié pour une publication mais on distingue bien six sujets, un par chapitre, et il y a une oralité qui transparaît, particulièrement décelable lorsque l’auteure glisse quelques réflexions ironiques qui ont dû arracher bien des sourires à l’assistance. Ce texte est en tout cas considéré comme majeur parmi tous ceux qui traitent des femmes et de l’écriture.

Dès la première page, Virginia Woolf exprime son opinion, celle qui guidera son argumentation :

A woman must have money and a room of her own if she is to write fiction.

Pour justifier son analyse, elle part de la bibliothèque du British Museum, dans laquelle elle s’est rendue et qu’elle explore étagère après étagère, chronologiquement.

La littérature féminine (dans le sens écrite par les femmes) n’était pas du tout représentée avant le 18è siècle, ou si peu. A cela plusieurs raisons.
Tout d’abord, la femme n’avait pas le temps d’écrire : elle devait assumer son rôle d’épouse et de mère.
De plus, il faut un certain confort financier pour pouvoir écrire : pouvoir acheter le matériel de base (papier, plume) et avoir les moyens de consacrer du temps à la création, un luxe rare. De toutes façons les femmes n’avaient pas d’indépendance financière. Le mari tenait la bourse à lui seul.
Un lieu à soi est aussi un élément important : avoir la possibilité de s’asseoir devant sa table de travail, sans être dérangée. De plus, l’éducation mène à la créativité et à la compétence de l’écriture. Or les filles n’étaient pas les bienvenues à l’école. Virginia Woolf souligne à quel point les universités Oxbridge (Oxford et Cambridge) restent à dominance masculine et comme les femmes n’y sont pas vues d’un bon œil.

Toutes ces données mises bout à bout enfermaient la femme dans son rôle de femme au foyer et l’empêchaient de laisser libre court à ses velléités littéraires.

La domination masculine allait plus loin. Les femmes n’écrivaient pas, ou du moins n’étaient pas publiées, mais bon nombre d’ouvrages leur étaient consacrés. Apparemment les hommes étaient les mieux placés pour parler des femmes. Même si c’est un fait connu et avéré, il est frappant de lire dans cet ouvrage comme les femmes étaient déconsidérées : elles étaient obligées de se marier à un homme qu’on choisissait pour elle, elles pouvaient être frappées sans que cela pose problème et j’en passe… Voici comment Virginia Woolf résume cet état de fait :

Imaginatively, she is of the highest importance; practically she is completely insignificant. She pervades poetry from cover to cover; she is all but absent from history. She dominates the lives of kings and conquerors in fiction; in fact she was the slave of any boy whose parents forced a ring upon her finger. Some of the most inspired words, some of the most profound thoughts in literature fall from her lips; in real life she could hardly read, could scarcely spell, and was the property of her husband.

L’analyse pertinente de Virginia Woolf sur la façon dont l’intelligence, la créativité, la personnalité même de la femme étaient bridées à l’époque est ce qui m’a le plus intéressée dans cet essai. Elle a apporté des réponses à des questions que je ne me posais même pas à vrai dire.

Les choses changent au 19è siècle. The middle-class woman began to write. Virginia Woolf prend plusieurs exemples et analyse les styles et les sujets de chacune.
C’est là qu’elle développe l’idée d’une littérature androgyne. C’est-à-dire, pour aller plus loin, une écriture asexuée, dans laquelle l’homme et la femme devraient écrire sans penser qu’ils sont un homme ou une femme. En ce qui concerne les femmes, la rancoeur et la haine envers le sexe masculin devraient être écartées. C’est pourquoi, selon ses critères, elle encense Jane Austen et fustige Charlotte Bronte, qui écrivait avec passion plus qu’avec raison: She is at war with her lot. Elle reproche d’un autre côté aux hommes, arrivée à l’ère moderne, d’écrire de façon virile, pour faire face à l’émancipation des femmes en asseyant leur supériorité présumée sur la femme.
Même si j’ai beaucoup aimé lire les argumentations de Virginia Woolf, tout simplement parce que j’aime sa façon de réfléchir et de s’exprimer, je n’ai pas réussi à bien comprendre son point de vue sur cette question, car parfois elle argue également que les femmes devraient occuper la scène en différenciant leur sexe.
La préface ô combien intéressante de Michèle Barrett introduit aussi Three guineas (présent dans cette édition) et apparemment, elle prône davantage une écriture féministe assumée dans ce deuxième essai. Je pense que c’est en lisant ce deuxième texte que j’aurai le fin mot de l’histoire sur ce que Virginia Woolf pense de la littérature écrite par les femmes.

Ce texte m’a passionnée et j’ai pris grand plaisir à découvrir les idées de Virginia Woolf, brillamment développées et argumentées, qui suivent un fil conducteur particulier puisqu’il suit les méandres de sa pensée ; en dépit des apparences, on se rend compte que tout se tient. C’est un essai éclairant et pertinent qui parvient à bien retracer la place des femmes dans le domaine de l’écriture, avec ses tenants et ses aboutissants au fil du temps. L’ironie à la fois mordante et élégante de l’auteure n’en rend la lecture que plus plaisante.

A lire, à relire et à faire lire.

Penguin Classics, 2019, 978-0-241-37197-8

4 réflexions au sujet de « « Un lieu à soi » de Virginia Woolf »

  1. Une révélation pour moi … D’une écrivaine,d’une plume, d’idées. Depuis je n’arrête pas de dire Lisez et n’ayez plus peur de Virginia Woolf… J’ai écouté Trois guinées il n’y a pas très longtemps en lecture audio et idem…. Je l’ai écouté d’ailleurs deux fois de suite. Mon seul regret e pas la lire sans le filtre de la traduction. J’ai également lu Vers le Phare, Mes Dalloway, Orlando, Journal d’un écrivain et pour l’instant je n’ai eu aucune déception même si Orlando est celui que j’ai le moins apprécié 😉

  2. Je vais finir par ne plus lire vos billets ! Vous êtes trop enthousiaste et persuasive : vous donnez toujours envie de lire ou relire (comme si nous n’avions pas de Pal !).
    J’ai ressorti de ma biblio et posé sur ma table de chevet ce livre. Pour le relire.
    Je me remémore avec émotion notre L.C de « Orlando »
    Merci pour la pertinence de vos posts.

  3. J’ai Le phare dans ma pal depuis le lycée…ça date! mais je pourrais bien me laisser tenter par cet essai qui semble en tout point passionnant.

A vous les micros !

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