« Quinze jours dans le désert » d’Alexis de Tocqueville

Après les Cévennes et l’Algérie, ce classique nous fait traverser l’Atlantique pour rejoindre l’Amérique. Nous sommes en 1831 et Alexis de Tocqueville, philosophe, passionné par la politique et ce qui deviendra plus tard la sociologie, entreprend un voyage de 15 jours au nord-ouest de New-York avec son ami Gustave de Beaumont.

Tous deux veulent aller au-delà de la civilisation « européenne », à la rencontre d’une terre et d’un peuple encore sauvage, celui des Amérindiens.

Une des choses qui piquaient le plus vivement notre curiosité en venant en Amérique, c’était de parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne et même, si le temps nous le permettait, de visiter quelques-unes de ces tribus indiennes qui ont mieux aimé fuir dans les solitudes les plus sauvages que de se plier à ce que les Blancs appellent les délices de la vie sociale.

Ce sont les premières lignes de ce récit et on peut déjà voir une distanciation par rapport à la position des Blancs qui se sont installés sur ces territoires dans la volonté d’imposer leur mode de vie. Alexis de Tocqueville a beau être issu de la noblesse française, son état d’esprit se démarque beaucoup de la vision européenne qui se sent investie d’une mission civilisatrice. Il est sidéré devant les paroles des hommes qu’il croise et qui déclarent sans que cela semble leur poser un problème qu’il y a de moins en moins d’Amérindiens, et qu’il est inutile de sortir les armes puisque l’eau-de-vie fait son travail de sape.

Satisfait de son raisonnement, l’Américain s’en va au temple où il entend un ministre de l’Evangile lui répéter que les hommes sont frères et que l’Être éternel qui les a tous faits sur le même modèle, leur a donné à tous le devoir de se secourir.

Tocqueville n’hésite pas à pointer du doigt l’hypocrisie d’une piété à deux vitesses…

Ses remarques sur le modèle de vie des pionniers est passionnant. Il explique par exemple qu’en France, la terre vaut très cher et la main-d’œuvre presque rien. En Amérique, c’est l’inverse : on peut gagner de quoi s’acheter une terre en une journée de travail, mais la terre est si ingrate qu’il faut beaucoup travailler, longtemps, avec plusieurs bras si on veut en tirer quelque chose. D’autres choses sont différentes. Là-bas, il n’y a pas de petits villages. Seulement des fermes éparpillées et isolées. Là-bas, tous les hommes se ressemblent. Ce sont des célibataires ou pères de famille qui ont amené avec eux leurs bagages culturels, mœurs, idées et habitudes qu’ils reproduisent dans les terres reculées. L’Européen est partout et jamais ne se laisse façonner par la nature sauvage : il l’utilise pour qu’elle lui ressemble.

Soucieux de partir à la rencontre des peuples autochtones, Tocqueville et Beaumont trouvent la parade de vouloir acheter des terres, car autrement personne ne prêtait attention à leur demande. Dès qu’il s’agit d’argent en revanche, on tend l’oreille en leur montrant à l’aide de plans là où il y a des terres valables et où, au contraire, il ne faut surtout pas aller : c’est la jungle ! Parfait pour nos deux aventuriers, c’est donc là qu’ils iront.

Au cours de leur périple, ils tomberont sur des Européens seuls qui considèrent que le sauvage n’est pas celui qu’on croit, et qui préfèrent la compagnie des autochtones à celle de leur communauté d’origine. Ils verront des Amérindiens « bons, inoffensifs, mille fois moins enclins au vol que le Blanc ». Ils verront des paysages magnifiques, libres de toute présence humaine.

Nation de conquérants qui se soumet à mener la vie sauvage sans se jamais laisser entraîner par ses douceurs, qui n’aime de la civilisation et des lumières que ce qu’elles ont d’utile au bien-être et qui s’enfonce dans les solitudes de l’Amérique avec une hache et des journaux.

Tocqueville et Beaumont ressemblent à nos aventuriers modernes, prompts à l’émerveillement, avides d’authenticité. Le récit de leur voyage est fabuleux et m’a fait vivre un grand moment, tant il concentre à la fois une analyse sociologique pertinente et un véritable récit de voyage, remarquablement écrit.
C’est sans conteste ma plus belle découverte cette semaine ❤

L’escale du jour de Moka chez qui vous retrouverez les participations des autres voyageurs ce jeudi.

Folio, 1991, ISBN 978-2-07-044753-4, 99 pages, 5.70€

12 réflexions au sujet de « « Quinze jours dans le désert » d’Alexis de Tocqueville »

  1. Quand je vois Tocqueville, j’ai le souvenir de mon année de Terminale. Lecture de De la Démocratie en Amérique qui fut une épreuve terrible pour la lycéenne que j’étais. Dès que j’entends ce nom, je frémis. (J’en fais trop là, je sais)
    Ton article pourtant titille vraiment ma curiosité. Je suis peut-être prête maintenant que j’ai grandi…

    1. De la démocratie ne me tente pas non plus, je comprends ton appréhension. Si je peux me permettre, oublie totalement ta première expérience avec Tocqueville. Quinze jours dans le désert est un récit de voyage passionnant et les réflexions sociologiques/ethnographiques sont très intéressantes sans être du tout rébarbatives. Ça se lit tout seul et c’est un beau voyage.

    1. On les voit assez peu finalement, Tocqueville a plus rencontré le pionnier par la force des choses. Mais sa quête d’authenticité et de contact des peuples autochtones est passionnante à suivre.

A vous les micros !

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