« Le ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena

Avant de parler du roman, présentons son auteur. Santiago H. Amigorena est né en 1962, en Argentine. Les dictatures latino-américaines ont fait fuir ses parents qui ont posé leurs valises en Europe. Ils se sont arrêtés en France, où Santiago a dû apprendre une nouvelle langue, s’intégrer dans une nouvelle culture. Il est devenu réalisateur, scénariste, producteur et écrivain sur le continent de ses aïeux. Car la fuite de ses parents est un retour aux racines, celles de son grand-père Vicente, un juif polonais qui a quitté sa mère, son frère et sa sœur dans l’espoir d’une vie meilleure de l’autre côté de l’Atlantique. Quand il a combattu aux côtés de ses compatriotes polonais, au lieu de lui exprimer sa gratitude, on l’a pointé du doigt en désignant sa judaïcité.
Qu’à cela ne tienne. Il ira là où il pourra être un homme, pas plus juif que polonais ou argentin.

A Buenos Aires, la célèbre avenida de Mayo est animée, bruyante, vivante, cosmopolite. C’est là qu’il aime retrouver au café son ami de toujours Ariel, avec qui il a émigré, et Sammy, qu’ils ont rencontré sur le bateau. Il est marié avec une femme qu’il aime passionnément, a trois beaux enfants. Son magasin de meubles tourne plutôt bien. MAIS.
Mais nous sommes en 1940. Les nouvelles ne circulent pas vite mais arrivent tout de même. Elles sont alarmantes. Les juifs sont en danger. On parle de ghettos, de camps de travail, d’assassinats… Au fil des années, les échanges épistolaires avec sa mère se sont raréfiés. Jusqu’à ce que Vicente ne lui réponde plus du tout, elle qui attendait désespérément qu’il lui donne de ses nouvelles. A présent, c’est lui qui crève de recevoir une lettre.

Lorsque la lettre tant attendue arrive, le désespoir lui tombe dessus. Sa mère se trouve dans le ghetto de Varsovie. Les juifs sont parqués, rassemblés, on les fait vivre les uns sur les autres. La faim, les maladies, la mort guettent.

C’est à ce moment là que Vicente rentre dans son ghetto intérieur. Les voix de ses amis et de sa famille lui parviennent mais il ne leur répond plus. Ne pas savoir lui est insupportable ; savoir l’est tout autant. Il se sent coupable non pas d’avoir abandonné sa famille, mais de ne pas avoir forcé sa mère à venir le rejoindre alors qu’il sentait que quelque chose se tramait et qu’il fallait la sortir d’Europe. Le poids de la culpabilité est insoutenable et il s’isole intérieurement, taisant sa souffrance et les informations qu’il ne veut pas partager avec sa femme.

Ce récit rappelle bien entendu l’aberration et l’horreur de la Shoah. Il soulève aussi la question de l’identité.

En 1941, être juif était devenu, grâce à ceux qui cherchaient à les exterminer, la condition fondamentale de millions de personnes qui, comme Vicente, n’avaient jamais accordé une grande importance à cette caractérisation, à cette appartenance mi-religieuse, mi-ethnique, et trois quarts n’importe quoi.

Vicente ne se sentait pas plus juif qu’argentin, ou même polonais, et pourtant, la situation l’incitait nécessairement à s’identifier en tant que juif.

Si le personnage de Vicente peut sembler placide et défaitiste, et imagine-t’on agacer le lecteur, il trouve son absolution auprès de Santiago H. Amigorena qui décrit avec beaucoup d’empathie et de sympathie les affres dans lesquelles se trouvait certainement Vicente. Comment concevoir qu’un homme dont la famille est en train de mourir affamée à l’autre bout du monde puisse poursuivre son quotidien la tête haute ? Le lecteur éprouve une peine immense pour Rosita, qui voit son mari perdre de sa superbe, perdre même la parole, s’effacer petit à petit face à une réalité à laquelle il n’arrive pas à se confronter.

A travers ce récit, Santiago H. Amigorena rend un vibrant hommage à son grand-père. Il ne travestit pas la vérité en en faisant un héros ; il rend compte d’un homme qui a subi avec impuissance la perte d’êtres chers uniquement parce qu’ils étaient juifs. Le ghetto intérieur est un roman émouvant qui apporte un regard différent sur ces évènements historiques et met en avant un homme qu’il aurait été dommage de ne pas mettre en lumière.

Folio, 2021, ISBN 978-2-07-292146-9, 179 pages, 7.50€

Chronique rédigée pour Les Chroniques de l’Imaginaire

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