« Buveurs de vent » de Franck Bouysse

J’ai découvert Franck Bouysse avec Né d’aucune femme (un coup de cœur) et ce roman paru pour la rentrée littéraire 2020 m’a d’emblée fait de l’œil.

Tout comme pour Né d’aucune femme, on est à la lisière du conte, car l’histoire ne s’ancre pas véritablement dans un lieu ni une époque. Les personnages semblent coupés du monde, l’action se situant dans un village on ne sait où. Au 20è siècle en tout cas. La famille que nous suivons est composée de Martin, employé à la centrale électrique, le père de famille qui laisse sa femme diriger et ne s’exprime qu’à coups de ceinturon. Martha, très pieuse, qui a donné à ses quatre enfants les prénoms des apôtres des Evangiles (même la fille). Elie, le grand-père, qui a vu la guerre et sait comme il faut chérir sa liberté, quitte à s’opposer violemment à sa fille bridée par la religion. Et les quatre enfants : Luc, le simplet ; Matthieu, l’amoureux de la nature ; Marc, l’amoureux des livres ; Jean (que tout le monde appelle Mabel), l’amoureuse des choses de l’amour.

Cette famille vit isolée mais est liée de toutes façons à la ville, tenue par Joyce, le diable en personne. Un homme arrivé de nulle part mais les poches pleines d’argent. C’est lui qui fait vivre la ville avec sa centrale, lui qui fait la loi. Il a acheté la plus jolie fille pour en faire la génitrice de ses enfants et uniquement cela. D’ailleurs un enfant sera bien assez, quelle idée a-t-il eu de s’embarrasser d’un fils…

L’atmosphère est pesante. Personne n’est véritablement libre, soumis à Joyce ou à sa famille. Seule, Mabel s’affranchit de toute contrainte. Elle aime les joies que peut lui procurer son corps et ne s’embarrasse pas de morale. Elle aime se faire du bien et faire du bien, où est le mal ? Mais tout le monde ne voit pas cela du même œil et c’est son éviction de la famille qui va marquer un tournant dans le roman.
Ainsi que l’acte impulsif de Matthieu, provoqué par une scène qu’il n’a pas pu tolérer. Qui n’a rien à voir avec Mabel soit dit en passant.

On est encore dans le conte avec cette vision manichéenne des choses : les gentils (je caricature), qui veulent simplement exister sans entrave, aux prénoms français. Les méchants, qui abusent de leur pouvoir, aux prénoms/surnoms anglais (Snake, Lynch, Joyce). Et au milieu ceux qui n’ont pas un si mauvais fond finalement qui ont un prénom mixte : Martin, Martha, Gobbo… D’ailleurs Gobbo est un des personnages que j’ai préférés. Un marin qui se lie d’amitié avec Martin dans un bar. Ils boivent, parlent, se font confiance. Gobbo a un passé lourd de tristesse et n’a peur de rien. Intelligent, malin et éloquent, le personnage type qu’on adore trouver dans les romans.
Une vision manichéenne renforcée par le côté western que j’ai trouvé à la ville, ne pouvant faire autrement qu’imaginer un shériff, un saloon, le riche qui dirige tout, les rues poussiéreuses. Ce n’est peut-être pas du tout ce que Franck Bouysse avait en tête, mais c’est dans ce décor que j’ai transposé son histoire.
Là où les codes se brouillent, c’est lorsque l’amour fraternel glisse sur la pente de l’inceste. Par un tour de force de l’auteur, la situation ne parait pas si dérangeante que cela. La vie n’est pas que règles sociales et morales.

Si la part d’imaginaire de chaque lecteur est sollicitée, Franck Bouysse sait aussi nous sceller aux destins de ses personnages. La fratrie est très soudée, même malmenée, leur « amitié » symbolisée par ces cordes suspendues au pont duquel ils se balancent régulièrement, avec sous leurs yeux la rivière et la vallée. Ils donnent le sentiment que quoi qu’il se passe, leur alliance survolera toujours les soucis prosaïques.
Mabel reste en tout cas le pivot de ce roman. C’est autour d’elle que s’articulent les évènements et les passions, elle qui représente l’intégrité, le courage et la liberté.

Si la tournure des évènements, riche en rebondissements, donne envie d’avaler les pages, l’écriture de Franck Bouysse accroît sensiblement le plaisir de la lecture. Son style est à la fois épuré et tout en relief, avec des idées percutantes, des mots précis, choisis. Une écriture à la fois soignée et poétique qui me plaît énormément.

Ce n’est pas un coup de cœur cette fois mais on n’en est pas loin.

Ils aspiraient fort et buvaient le vent qui montait de la vallée, le recrachant en relents de tempête sous leurs crânes d’enfants.

Albin Michel, 2020, ISBN 978-2-226-45227-6, 392 pages, 20.90€

8 réflexions au sujet de « « Buveurs de vent » de Franck Bouysse »

  1. Tu es beaucoup plus enthousiaste que certaines lectrices ou lecteurs.
    J’avais adoré Né d’aucune femme mais j’avais été déçue par les deux autres livres lus de lui par la suite… Donc j’hésite toujours avec celui-ci.

    1. Je suis convaincue qu’on peut facilement ne pas être pris par ce livre. Le fil qui relie les différents éléments de l’histoire est fragile et on peut avoir du mal à s’y accrocher. Mais j’ai aimé, beaucoup pour l’histoire, et encore davantage pour l’écriture.

  2. C’est toujours le problème après un coup de coeur….. Le suivant risque de ne pas être à la hauteur…. Après Né d’aucune femme j’ai lu Glaise qui m’a moins séduite et Buveurs de vent ne m’a pas attiré… Il est à la bibliothèque et en cas de désert livresque oui mais pas pour l’instant 🙂

    1. Le désert livresque n’est pas pour demain, il y a peu de chance que tu lises un jour Buveurs de vent. Mais quelle importance ? Il y a tant d’autres livres. Et si tu as déjà connu une déception avec cet auteur, je comprends ta réticence.

A vous les micros !

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