« La confusion des sentiments » de Stefan Zweig

Pour ma quatrième lecture sur le thème de l’amour pour le challenge Les classiques c’est fantastique de Moka et Fanny, j’ai choisi La confusion des sentiments de Stefan Zweig.
Je prends toujours beaucoup de plaisir à lire Zweig. Lettre d’une inconnue aurait d’ailleurs été un titre parfait pour le challenge. La confusion des sentiments traite d’un sujet aujourd’hui facilement présent dans la littérature mais ce n’était pas du tout le cas à l’époque de l’auteur : l’amour homosexuel. Un amour peu, voire pas accepté. D’ailleurs je pense que si mon édition très moche et dissuasive de 1964 pouvait parler, elle crierait « ne m’achetez pas ! ».

Le roman commence par les 60 ans de Roland, qui se fait offrir pour l’occcasion par ses élèves et collègues un livre hommage retraçant son parcours professionnel. Il le feuillette avec émotion, notant qu’il manque l’élément déclencheur qui l’a mené là où il est. Et pour cause.

Ce livre ignore tout du secret de mon avènement à la vie intellectuelle : c’est pourquoi il m’a fallu sourire.. Tout y est vrai, il n’y a que l’essentiel qui y fasse défaut.

L’essentiel, le voilà.
Après un premier semestre d’études à Berlin, où il s’est encanaillé devant la profusion des possibilités dans la capitale, Roland s’inscrit dans une petite université retirée afin de retourner sur le droit chemin. Il s’est bien amusé, il est temps maintenant de s’assagir et de faire honneur à son père, un lettré, qui ne l’a pas réprimandé pour n’avoir rien fichu pendant 6 mois.
Il assiste aux cours d’un professeur qui dès le premier jour le magnétise. Il parle avec passion, tous les regards tournés vers lui. Lorsque Roland vient se présenter car il arrive en cours d’année universitaire, le professeur lui propose, puisqu’il n’a pas encore trouvé où loger, de prendre la chambre située au-dessus de l’appartement qu’il occupe avec sa femme.
Les voilà réunis sous le même toit, à discuter le soir de travail, et à s’atteler à l’ouvrage de littérature que le professeur avait à peine commencé il y a plusieurs années. La fougue et la jeunesse de Roland lui redonnent l’envie d’aller au bout du projet.

Mais le professeur adopte un comportement étrange. Il peut se montrer heureux d’être avec Roland pour tout de suite après lui parler très sèchement. L’étudiant ne comprend pas et souffre de ce traitement, si bien qu’il s’ouvre à l’épouse.

« Pourquoi ne peut-il me souffrir ? Dites-le moi, je vous en supplie. »
[…]
« Ne pas vous souffrir, vous ? » Et en même temps un rire fit claquer ses dents, un rire qui aboutit à quelque chose de si méchant et de si incisif que je reculai involontairement. « Ne pas vous souffrir, vous ? » répéta-t-elle encore une fois, tout en regardant avec colère mes yeux hagards. Mais ensuite elle se pencha vers moi, ses regards devinrent peu à peu tendres, toujours plus tendres, ils exprimèrent presque de la compassion et soudain elle me passa (c’était la première fois) une main caressante sur les cheveux, en disant :
– Vous êtes véritablement un enfant, un nigaud qui ne remarque rien, ne voit rien et ne sait rien. Mais il vaut mieux qu’il en soit ainsi, sinon vous seriez encore plus troublé.

Le professeur est aguerri, il sait qu’il est amoureux, qu’il n’en a pas le droit, et mène une lutte intérieure contre ses sentiments. Mais Roland, habitué aux filles, ne parvient pas à comprendre son trouble. Il se rend bien compte qu’il est sous l’emprise du professeur, qu’il lui voue son temps et ses pensées, que le moindre geste ou mot d’affection le met en joie et que la moindre parole méprisante lui fait l’effet d’une gifle. Mais il ne sait pas encore que c’est de l’amour.

Comme à son habitude, Stefan Zweig n’a pas son pareil pour explorer les sentiments des personnages. Ici l’amour se dispute à la réputation, aux convenances. Dans une confession terrible et émouvante, le professeur raconte pour la première fois à quelqu’un ce qu’aura été sa vie jusqu’à présent. Une vie de mensonges, de secrets, d’humiliations. La vie d’un homosexuel en somme, et même si cela va mieux aujourd’hui, que c’était dur à l’époque ! Et quel courage de la part de l’auteur de montrer comme les sentiments amoureux peuvent être grands et sincères entre personnes du même sexe ; comme on peut souffrir de ne pas aimer librement.

Dans ce roman, vous trouverez le « je t’aime » le plus bouleversant qu’il m’ait été donné de lire. Ainsi qu’une belle déclaration d’amour de la part de Roland à 60 ans, marié avec enfants, qui n’a jamais aimé personne comme il a aimé son professeur. Une déclaration pudique et émouvante.

Je veux ajouter un feuillet secret aux feuilles publiques, mettre un témoignage du sentiment à côté du livre savant, et me raconter à moi-même, pour l’amour de lui, la vérité de ma jeunesse.

Je clos cette semaine consacrée à l’amour avec une magnifique lecture…

Livre de Poche, 1964, 178 pages

15 réflexions au sujet de « « La confusion des sentiments » de Stefan Zweig »

  1. J’ai lu beaucoup de Zweig. Je l’ai aimé follement.
    Et puis j’ai trouvé ses névroses et obsessions littéraires amoureuses un peu redondantes.
    Il faudrait que je renoue avec lui à l’occasion.
    Merci encore pour tes belles participations !

    1. Peut-être qu’à hautes doses cela peut faire cet effet. Je n’en suis pas encore là.
      Et de rien, tu sais que je l’aime beaucoup ce rendez-vous 😊

  2. Oh merci!!! Pour cette belle chronique et surtout pour être sortie des sentiers battus 😉
    J’adore les histoires d’amour dites « classiques »,j’ai adoré toutes mes lectures de cette semaine mais il me manquait d’autres horizons. Ravie de voir ça ici.

    Pour Zweig, je pense n’avoir lu que Le joueur d’échec, beaucoup aimé, mais il me semble que c’est le seul. À rectifier donc.

    1. Si en plus je te fais plaisir je suis d’autant plus ravie d’avoir sorti ce titre de ma PAL 🥰
      J’aime beaucoup tout ce que j’ai lu de Zweig, je le trouve très fort pour décortiquer les sentiments et les mettre en mots.

A vous les micros !

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