« L’écume des jours » de Boris Vian

En parcourant ma bibliothèque à la recherche de titres sur le thème de l’amour pour le challenge Les classiques c’est fantastique je suis tombée sur mon recueil de romans et nouvelles de Boris Vian, et L’écume des jours m’a sauté aux yeux. J’avais été émue par l’histoire d’amour entre Colin et Chloé, que j’avais lue quand j’avais entre 16 et 20 ans (je me souviens que j’habitais encore chez mes parents à Coulommiers et que je ne jurais que par les classiques, que j’ai lus en abondance ces années là). Quelle serait ma lecture aujourd’hui ? Pour le savoir, une seule chose à faire.

C’est avec plaisir que j’ai renoué avec l’écriture de Boris Vian et que j’ai retrouvé Colin et Chloé. Colin est un jeune homme de 21 ans qui vit dans son bel appartement, à l’image de ses moyens. Nul besoin de travailler, il a la chance d’avoir de l’argent, et son propre cuisinier Nicolas qui lui prépare des repas de restaurant étoilé. Il a un pianococktail qui sert des boissons différentes selon les notes jouées. Et un meilleur ami pauvre, Chick, qu’il aide autant qu’il peut sans froisser sa dignité.
Mais une chose lui manque encore : l’amour.

Je voudrais être amoureux, dit Colin. Tu voudrais être amoureux. Il voudrait idem (être amoureux). Nous, vous, voudrions, voudriez être, ils voudraient également tomber amoureux…

On dit souvent que l’amour nous tombe dessus quand on ne s’y attend pas. Colin a de la chance. Il attend l’amour de pied ferme et il est là, à la soirée à laquelle il se rend. Chloé est jolie, douce, pétillante. Parfaite pour lui.

Chloé, vos lèvres sont douces. Vous avez un teint de fruit. Vos yeux voient comme il faut voir et votre corps me fait chaud…

Mais le bonheur sera de courte durée. Chloé tousse, une vilaine toux que Colin n’aime pas du tout. Et pour cause, un nénuphar lui pousse dans un poumon. Ses jours sont comptés.

Il parait que les histoires d’amour finissent mal. En général. Dans les romans c’est à tous les coups, ou alors les personnages en ont sacrément bavé et on ne peut pas en plus les laisser avec une histoire d’amour brisée en mille morceaux aux pieds. Colin et Chloé, c’est la belle histoire frappée d’injustice. Chloé est trop jeune, trop pleine de vie pour mourir. Et pourtant, chaque jour qui passe la rapproche de la fin. Même l’appartement s’en ressent. Les fenêtres deviennent de plus en plus petites, le sol et le plafond se rapprochent un peu plus, les surfaces perdent leur éclat.

Le style Vian fait que malgré la tristesse de l’histoire, flotte un sentiment de légèreté. Parce que Vian c’est la fantaisie, la folie douce, la poésie dans le quotidien.

C’était une petite robe toute simple, de lainage vert amande avec de gros boutons de céramique dorée et une grille en fer forgé formant l’empiècement du dos.
– Vous l’aimez ? dit Isis.
– Elle est très ravissante, dit Colin. Peut-on passer la main à travers les barreaux sans être mordu ?

De l’absurde bien dosé, qui s’inscrit dans le mouvement surréaliste (un article très intéressant ici sur le surréalisme dans L’écume des jours) avec l’emploi de mots-valises, de calembours, de mots inventés. La monnaie est le bouzillon et Chick est fan de Jean-Sol Partre. Certaines scènes m’ont fait penser à Fabcaro, je le vois sans peine les mettre en images ; ou encore au cinéma des frères Coen. Parmi les thèmes présents dans ce roman on remarquera le jazz présent par touches régulières et qui était une passion de l’auteur, la critique de la religion qui n’a pas de morale, du travail qui asservit les hommes. Sous ses atours fantaisistes ce texte recèle de piques bien senties à l’égard des institutions.

Je reviens sur l’amour, j’avais complètement oublié cette deuxième histoire entre Chick et Alise… et Partre. Chick adore l’écrivain philosophe, au point d’acquérir toutes ses publications, ses manuscrits, tout ce qu’il peut. Mais il est pauvre, alors il ne peut pas beaucoup. Alise aime éperdument Chick, si fort qu’elle le laisse vivre sa passion sans mot dire. Colin décide de prêter de l’argent à Chick pour qu’il épouse son aimée, mais les bouzillons lui flambent entre les doigts et partent dans les librairies. Poussant Alise à prendre le taureau par les cornes de manière tragique. L’exemple même des choses terribles qu’on peut faire par amour.

Cette relecture m’a ravie. Décidément, il faudrait que je prenne le temps de me remettre à Vian. J’aime son écriture, sa poésie. Cette histoire est triste et rien ne vient donner ne serait-ce qu’un soupçon d’espoir. Mais il est tellement beau cet amour, si tendre. Écrite par d’autres je verrai du gris et du noir en toile de fond de ma lecture, mais je n’ai vu que des bulles de savon captant la lumière comme elles peuvent et renvoyant une myriade de couleurs.

L’écume des jours est ma troisième lecture sur le thème de l’amour (février) pour le challenge Les classiques c’est fantastique de Moka et Fanny.

Mon recueil : Le Livre de Poche, 2010, ISBN 978-2-253-13264-6, 21.50€

13 réflexions au sujet de « « L’écume des jours » de Boris Vian »

  1. Lu au lycée, je me suis promis de le relire… Belle implication avec trois titres ce mois-ci! Voilà qui fait plaisir !
    Une dernière chronique pour moi demain. Une relecture également.

  2. Oh Boris Vian… J’aime tellement !
    Mon père est fan et m’a transmis son amour + ses livres ( il sait que je ne lui rendrai pas 😁)
    J’ai ce livre étant ado après ma lecture de L’arrache-coeur. Souvenirs de lectures inoubliables.

    1. J’ai pensé à toi car à un moment il utilise le mot « versicolore ». Quand j’étais tombée sur ce recueil, je n’ai pas réfléchi longtemps avant de me l’acheter. Comme ton père et toi, je suis fan !

  3. Excellent souvenir de lecture, du temps du lycée également – j’ai dû le relire deux ou trois fois, par plaisir.
    Dans le genre, j’avais aussi aimé « Vercoquin et le plancton », du même auteur, aussi complètement barge, ou alors « En avant la zizique », un essai bien corrosif sur le monde de la chanson.
    Bonne journée!

    1. Mon premier Vian était Vercoquin et le plancton, justement. J’étais ado et c’est à lui que je dois ma découverte d’autant de synonymes pour « faire l’amour » 😀 Il a un univers loufoque qui fait du bien, ainsi que des idées qu’il défend avec conviction, comme tu le soulignes avec cet essai. Un artiste complet qui aura apporté un beau souffle de légèreté et de liberté.
      Bonne journée à toi aussi 🙂

  4. j’ai acheté il y a quelques mois (années) un recueil de quatre de ses romans et pour l’instant je n’en ai lu qu’un….. Il y a l’Ecume des jours mais je n’ai pas commencé par celui-là car je me souviens très bien de l’histoire, sans l’avoir lue, tellement elle est une référence….. Peut-être la prochaine que je lirai en tout cas il est pour beaucoup d’auteur(e)s et de lecteur(rice)s une référence dans le genre un peu dézingué 🙂

    1. J’espère que tu apprécieras ces lectures. Il m’en reste encore pas mal à découvrir aussi. C’est un peu fou comme écriture mais c’est tellement doux…

  5. Je replongerai chez Vian un jour, voir ce que cela fait des années plus tard… ça fait plaisir de le croiser là en tout cas, quel univers !

A vous les micros !

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