« Paul et Virginie » de Bernardin de Saint-Pierre

Pour clore ce mois de février, le rendez-vous mensuel de Moka et Fanny consacré aux classiques (Les classiques c’est fantastique) s’inspire de la St Valentin pour nous faire parler d’amour.
J’avais plusieurs titres possibles dans ma PAL et j’ai d’abord jeté mon dévolu sur Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, que j’ai acquis il y a plusieurs années chez un bouquiniste. Il faisait partie d’une de ces fameuses listes « les livres à avoir lus une fois dans sa vie » et comme je voulais tous les lire, je les achetais et empruntais petit à petit. J’ai perdu cette liste d’ailleurs…
Je savais que Paul et Virginie étaient deux enfants ayant grandi ensemble qui tombaient amoureux. Et cela s’arrêtait là de ma connaissance du livre. Avec cette couverture so romantic (j’adore mon exemplaire) et le nom de l’auteur presque religieux, je m’imaginais me lancer dans une histoire d’amour pure, innocente et naïve parfaitement dans le thème. Et peut-être ennuyeuse mais j’ai commencé ma lecture avec optimisme. J’étais prête pour ma rencontre avec Paul et Virginie.

Pour commencer, j’avais tout faux en ce qui concerne Bernardin de Saint-Pierre. Fortement impressionné par sa lecture enfant de Robinon Crusoé (Daniel Defoe), il est devenu un grand voyageur, qui a exercé des professions qui lui permettaient de voir le monde : militaire, ingénieur géographe ; ou de le raconter : intendant au Jardin des Plantes de Paris, professeur de morale républicaine, académicien. Ses missions l’ont mené à Malte, aux Pays-Bas, en Pologne, en Russie, à l’île Maurice… C’est dans cette île qu’il situe l’histoire de Paul et de Virginie.

A l’époque, en 1784, l’île Maurice s’appelle l’île de France. Un jeune homme vient d’arriver à Port-Louis, la capitale portuaire, et aperçoit deux cabanes abandonnées dans les hauteurs. En se rendant sur les lieux, il croise un autochtone qui commence à lui raconter l’histoire des deux familles qui ont habité ici. Deux familles vertueuses touchées par la tragédie.
Bernardin de Saint-Pierre imagine deux femmes qui ont quitté la métropole par amour. L’une, Mme de la Tour, pour suivre son mari, qui est malheureusement mort peu après leur arrivée alors qu’elle était enceinte ; l’autre, Marguerite, qui a fui la disgrâce car elle attendait l’enfant d’un homme qui l’a abandonnée après avoir obtenu ce qu’il voulait.
Ces deux femmes, liées par le même sort, porter un enfant qui n’aura pas de père, se sont tout de suite entendues pour vivre côte à côte et s’entraider. Marguerite allaitait Paul quand elles se sont rencontrées ; Virginie est née peu de temps après. Les deux enfants grandissent et partagent tout, les jeux comme la tendresse. Ils ne vont pas à l’école, n’apprennent pas à lire, ne suivent que le chemin de la nature et de la bonté qu’ils portent en eux, encouragés par leurs mères qui les voient déjà s’unir et continuer à vivre à part des gens de la ville.

Tout aurait pu continuer ainsi, mais deux épreuves viennent contrecarrer leurs plans : Virginie mûrit plus vite que Paul, elle comprend d’instinct que quelque chose se passe en elle. Elle le croyait son frère, mais se doute qu’elle ressent quelque chose contre-nature. De plus, une tante en France la rappelle auprès d’elle. C’est une vieille fille qui n’a que Virginie pour héritière. Mme de la Tour se laisse persuader que c’est ce qu’il y a de mieux à faire pour Virginie, et qu’elle pourra ainsi se donner un peu de temps avant de s’unir à Paul. Virginie part, laissant Paul seul, éploré.

Paul et Virginie, c’est un couple sans l’être. Ils sont liés comme les deux doigts de la main, par une amitié forte et sincère, sans fards. Une amitié qui va au-delà, vous l’aurez compris. Paul va apprendre à écrire par amour pour elle, pour qu’ils puissent correspondre. Mais les lettres se perdent et se font rares. Ils puisent dans leurs souvenirs pour maintenir l’étincelle qui leur réchauffe le cœur. Paul a la chance d’être encore sur l’île, auprès de sa famille. Mais Virginie est une sacrifiée.

Mes robes même appartiennent à mes femmes de chambre, qui se les disputent avant que je les aie quittées. Au sein des richesses je suis bien plus pauvre que je ne l’étais auprès de vous ; car je n’ai rien à donner.

L’histoire d’amour est belle, tendre et innocente.
Mais je ne m’attendais pas à ce que ce roman aille bien au-delà.

Paul et Virginie est en réalité un roman philosophique que je rapproche de l’Ingénu de Voltaire. A travers l’histoire des deux familles et des jeunes amoureux, Bernardin de Saint-Pierre égratigne allègrement, et surtout avec esprit, la société de son époque.

Tout d’abord, il a une vision très « nature » de la vie. Il était d’ailleurs proche de Rousseau. Paul et les deux esclaves des mères travaillent dur la terre, et elle les gratifie de ses fruits. L’environnement est présenté avec une précision étonnante, je vois encore les couleurs, les fleurs, la forêt, les cours d’eau ; j’ai encore le nez qui frétille d’odeurs. Quand je repense à ma lecture c’est la nature luxuriante qui me vient en premier, tant elle occupe le devant de la scène. Les deux familles se calquent sur son rythme et le suivent, le respectent, vivent en harmonie avec lui. Cette thématique m’a absolument ravie.

Ils connaissaient les heures du jour par l’ombre des arbres ; les saisons, par les temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits ; et les années, par le nombre de leurs récoltes.

Si la nature est encensée, les hommes en prennent pour leur grade. Que ce soit la religion, le goût du faste, l’hypocrisie… Bernardin de Saint-Pierre est bourré d’esprit, ses propos sont pertinents et intelligemment amenés. On trouve comme chez Voltaire l’utilisation des personnes pures et authentiques en contraste des personnes perverties et hypocrites. L’évêque sur l’île et la bourgeoisie/noblesse en France sont les cibles privilégiées de la plume mordante de l’auteur.

Pour être protégé des grands il faut servir leur ambition ou leurs plaisirs. Vous n’y réussirez jamais, car vous êtes sans naissance, et vous avez de la probité.

Je tiens pour principes certains du bonheur qu’il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver chez nous.

Le seul élément qui peut gêner ce sont les deux esclaves de Mme de la Tour et de Marguerite, un homme et une femme qui s’aiment et donnent toutes les apparences du bonheur en vivant au sein de ces deux familles. Bernardin de Saint-Pierre ne défend pas l’esclavage mais il lui donne un visage serein, sauf quand intervient un épisode qui va marquer les deux enfants. C’est à son tour de faire preuve de naïveté pour le coup.

En résumé, ce roman que je lisais pour une histoire d’amour s’est avéré bien plus enthousiasmant, piquant et profond que je ne le pensais. Paul et Virginie sont le prétexte à des réflexions très intéressantes qui n’ont certainement pas manquer de faire tiquer ses contemporains. La fin est tragique, comme je le disais au début, mais c’est souvent ce qui rend les histoires d’amour encore plus bouleversantes.
Je suis enchantée par cette lecture, que j’ai eu la chance de découvrir via une très belle édition.

Bibliothèque Lattès, 1989, 9782709607861, 292 pages

22 réflexions au sujet de « « Paul et Virginie » de Bernardin de Saint-Pierre »

  1. Je me l’étais acheté il y a aussi des années mais par contre je ne l’ai toujours pas lu et je n’ai même pas pensé à le sortir pour ce challenge !
    Soit.
    Je savais que cette histoire était un peu plus qu’une simple amourette et ton avis assez convaincant m’incite à le sortir cette année. Je n’ai pas une aussi jolie édition que toi 😉

    ( pour les livres à lire une fois dans sa vie, ça me fait penser à celui que j’ai chez moi, Les 1001 Livres qu’il faut avoir lus dans sa vie 😁)

  2. Lu à la fac et je me souviens avoir aimé même si les années m’en laissent un souvenir un peu flou. Jolie chronique sacrément riche et comme toujours agréable à lire.

  3. Je pense que j’avais des a priori négatifs à propos de ce roman, que j’imaginais un peu trop bluette à mon goût. Mais te lire me donne un autre regard, je ne sais pas si ce texte pourrait me plaire mais il a pris de l’épaisseur à mes yeux.

  4. Merci pour cette chronique complète sur un classique dont on parle peu à part pour le citer comme une des références en histoire d’amour adolescente….. En plus l’édition choisie agrémentée de gravures est très belle…. Je l’ajoute à ma liste d’envies…. Parlons parlons des classiques 🙂

  5. Ça alors ! J’ignorais tout cela. J’avais exactement les mêmes préjugés que toi sur ce livre, mais là tu me donnes vraiment envie de le lire ! Il a l’air intelligent et le côté contemplatif, descriptif de la nature me séduit déjà. Merci beaucoup pour cette critique géniale qui m’ouvre un nouvel horizon !
    (Et ton édition semble bien chouette en effet !)

    1. Eh bien, je suis vraiment contente de t’avoir autant donné envie. Il est très bien ce roman, intelligent et c’est une ode à la nature dès les premières pages. Si tu es sensible à cette thématique tu devrais aimer cette lecture.

A vous les micros !

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