« Le crépuscule de Shigezo » de Sawako Ariyoshi

Alors qu’elle rentre chez elle après une journée de travail, Akiko croise son beau-père dans la rue, l’air hagard. Shigezo n’a rien à faire là, sans manteau alors qu’il neige. Elle le reconduit tant bien que mal à la maison, les bras chargés de courses, et se met aux fourneaux. Shigezo, qui habite dans le pavillon attenant avec son épouse, revient, réclamant à manger car sa femme ne veut pas se lever. Inquiète, Akiko va voir ce qu’il se passe et tombe sur sa belle-mère raide morte devant l’entrée. Une mort brutale, inattendue, qui met Akiko dans tous ses états.

Il faut prévenir son mari, leur fils, la famille, les voisins. Préparer la cérémonie, respecter les rites, nourrir les visiteurs. Autant de tâches auxquelles Akiko n’était pas du tout préparée et qu’elle doit maintenant accomplir avec l’aide de ses belles-sœurs. Cet évènement n’est qu’un mauvais moment à passer, car le pire est à venir. Shigezo a basculé dans la sénilité. Il ne reconnaît plus ses enfants et pense que son fils est un voleur. En conséquence, une fois les visiteurs partis, c’est Akiko qui doit prendre en charge Shigezo puisqu’il ne reconnaît et n’écoute qu’elle.

En tant que femme respectueuse et responsable, Akiko va assumer son devoir de belle-fille et veiller sur le grand-père. Mais ô combien cela sera difficile. Le vieil homme se réveille la nuit en hurlant au voleur, il s’enfuit dans les rues de Tokyo, ne comprend pas quoi faire avec le savon qu’elle lui met entre les mains, réclame à manger en permanence. Pour sa bru, qui avait l’habitude de subir ses brimades et reproches – quelle ironie ! -, les journées et les nuits sont difficiles. D’autant plus qu’elle mène de front vie professionnelle, vie de ménagère et maintenant de garde-malade. Son dévouement suscite la plus grande admiration !

A travers cette histoire, Sawako Ariyoshi développe deux thématiques. Celle de la place de la femme dans la société japonaise de l’époque (roman écrit en 1972) et celle de la vieillesse.

Akiko est une femme de plus de quarante ans qui est une épouse et une mère. Elle s’occupe des courses, prépare les repas et veille à ce que la maison soit toujours dans un état de propreté irréprochable. Mais elle a aussi un métier dans un cabinet d’avocats, où elle cumule les tâches de secrétariat et d’accueil des clients. Elle accomplit ses missions avec détermination et sérénité, sachant que c’est la vie qu’elle a choisie. Mais lorsque son beau-père devient gâteux et que son état empire de semaine en semaine, elle se rend compte de l’injustice qui frappe les femmes japonaises, souvent encouragées à embrasser la vie de femme au foyer. C’est le père de son mari qui est atteint, et pourtant c’est à elle qu’on demande de nourrir, nettoyer, emmener uriner en pleine nuit. Nobutoshi prend le prétexte du travail, de la peur de vieillir face au spectacle de son père pour se décharger de sa part de responsabilité.

Le thème de la vieillesse est aussi important, et Sawako Ariyoshi évoque le fait que toutes les vieilles personnes ont été jeunes, et que les jeunes oublient qu’un jour ils auront aussi besoin que quelqu’un s’occupe d’eux. Les employées des clubs de troisième âge s’étonnent qu’Akiko vienne visiter les établissements et poser des questions. D’habitude, les familles cherchent à se débarrasser de leurs vieux sans se soucier plus que cela de leur bien-être. D’autres exemples viennent alimenter l’idée que les personnes âgées sont un fardeau et que leurs familles souhaitent qu’elles meurent rapidement. Si Akiko est épuisée, physiquement et moralement, cette attitude méprisante lui donne le courage d’apporter à son beau-père le confort d’un toit auprès de sa famille, même s’il ne reconnaît plus qu’Akiko, même s’il ne se rend pas compte de sa chance.

Il ne faut donc pas se fier à ce titre poétique et à la couverture qui dégagent de la sérénité. Cela ne reflète pas l’atmosphère du livre, qui retrace le quotidien d’une femme chargée d’une mission difficile à laquelle elle doit faire face car son devoir et sa conscience l’exigent. Pour autant, ce n’est pas du tout une lecture plombante. D’une part, nous sommes propulsés dans le Tokyo des années 70 et c’est culturellement extrêmement intéressant. D’autre part, les deux thèmes sus-mentionnés sont brillamment développés et poussent à la réflexion sur la place que nous donnons à nos aînés. En ce qui concerne la place de la femme, les choses ont heureusement évolué même s’il y a encore à faire. Et ce qui lie tout cela et en fait un roman qu’on ne peut plus lâcher, c’est l’écriture immersive de Sawako Ariyoshi. Dès les premières pages, on est happé par la personnalité d’Akiko et on se laisse couler dans son quotidien.

Merci à Folio pour la découverte de cette auteure méconnue qui est pourtant réputée être la Simone de Beauvoir japonaise. Une femme qui a su bousculer les codes établis et dont j’aimerais beaucoup désormais découvrir les autres romans.

Folio, 2020, ISBN 978-2-07-288251-7, 368 pages, 8.50€

Chronique rédigée pour Les Chroniques de l’Imaginaire

3 réflexions au sujet de « « Le crépuscule de Shigezo » de Sawako Ariyoshi »

    1. Comme tu dis, la vieillesse et s’occuper des anciens sont des choses auxquelles on devra tous se frotter. Ce n’est pas franchement gai mais le sujet est très bien traité par l’auteure, avec humanité et sans tabou.

A vous les micros !

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