« La zone du dehors »de Alain Damasio

71NzrMx2IELjoli-coeurEn 2084, la planète Terre est pour ainsi dire désertée. Les troisième et quatrième guerres mondiales ont ravagé des pays, des populations, des continents, et nombre de rescapés se sont enfuis pour créer de nouvelles colonies dans l’espace.

Cerclon I est une cité établie autour de Saturne. Différents quartiers s’articulent autour du cube, un édifice immense qui s’élève au centre de la ville et dans laquelle sont accumulés et broyés les déchets, et qui sert aussi de lieu de séjour aux condamnés à mort. Le système occidental est de rigueur, avec quelques modifications. Le président A préside la ville avec ses 25 ministres (un pour chaque lettre de l’alphabet). Une atmosphère artificielle permet de garder l’air respirable et de maintenir des températures agréables toute l’année. Les citoyens vont travailler, ont des chances d’être promus selon un système de notation censé empêcher les discriminations. La plupart des habitants vivent heureux.

Parce qu’ils s’accommodent du système. Ils s’accommodent des caméras omniprésentes, des code-barres sur leurs ongles, des fenêtres qui autorisent les regards indiscrets gouvernementaux. Ils s’accommodent de leurs prénoms interchangeables qui distinguent une fonction et non une identité, des opérations de chirurgie qui font que toutes les filles se ressemblent, des capsules ingérées pour provoquer des sensations diverses et variées. Ils s’accommodent du fait que derrière la route périphérique s’ouvre la zone du dehors et que personne n’a le droit d’y mettre un pied.

Pourtant, il existe un mouvement qui n’accepte pas ce principe de société : la Volte. Avec à sa tête Captp, le chef de bande qui veut renverser les idéaux de cette cité qui pense vivre dans la liberté alors qu’elle ne vit que dans une aliénation déguisée. Captp et ses comparses, Slift, Kamio, Bdcht, Obffs… comptent défendre leurs idées et sont prêts à mener des actions d’envergure pour ouvrir les yeux à leurs concitoyens. Quitte à risquer leur vie et leur anonymat.

L’année dans laquelle se situe l’action, 2084, n’est pas anodine. Cent ans plus tôt, c’était 1984, le roman d’anticipation de George Orwell auquel on pense en pointillés en lisant La zone du dehors. On pense aussi au film Brazil, de Terry Gilliam, sorti en 1985. Il s’agit d’un monde dans lequel un employé de bureau, rien qu’en cherchant à réparer une erreur commise dans une société si bien rodée que l’erreur n’est pas permise, va être considéré comme un dissident. On retrouve cette idée dans le roman d’Alain Damasio : pas le moindre grain de sable n’est toléré. Et les citoyens ont tellement intégré cette idée qu’ils obéissent au système de bon gré.

La force du roman est son univers, extrêmement riche et visuel. Nous pourrions croire que Cerclon I existe réellement tant son dédale de rues et ses enfilades d’immeubles prennent vie dans nos têtes. Et évidemment, il y a les héros de la Volte. C’est le point commun qu’on retrouve dans La horde du Contrevent du même auteur (un chef-d’oeuvre). Une bande de personnalités différentes mais toutes tournées vers le même but, qui prennent la parole chacune leur tour. Nous lisons donc différentes façons de s’exprimer, différents points de vue et différentes informations.

La portée « philosophique » du roman n’est évidemment pas à négliger. La notion de liberté notamment y est largement analysée. Sommes-nous libres, nous qui nous levons tous les matins pour gagner notre vie dans un système codifié par d’autres ? Sommes-nous libres quand nous cautionnons d’être géolocalisés en permanence avec nos téléphones portables ? Quand nous acceptons que des sociétés analysent nos recherches sur Internet pour ne voir qu’en nous des consommateurs ? Alain Damasio bouscule nos pensées avec ce roman qui se veut d’anticipation sur la forme mais qui sur le fond nous concerne déjà maintenant.

La biographie de l’auteur donnée par Folio SF précise que Alain Damasio écrit peu, par exigence. Lorsqu’on voit la qualité de ses romans et de son écriture digne des plus grands « littéraires », on le remercie de choisir l’exigence plutôt que la profusion. Alain Damasio est véritablement un auteur à découvrir et à faire découvrir. Ne tardez plus, rejoignez la Volte !

Chronique rédigée pour Les Chroniques de l’Imaginaire

Folio SF, 2015, ISBN 978-2-07-046424-1, 650 pages, 10,90€

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6 réflexions au sujet de « « La zone du dehors »de Alain Damasio »

  1. J’ai La horde du contrevent, noté depuis des lustres mais là tu m’as convaincue, je vais passer à l’action et le lire cette année. On a largement dépassé les prévisions de « flicage » de G. Orwell, c’est inquiétant mais la contrepartie serait difficile maintenant (se passer de nos portables par exemple)… Je commencerai par La horde… 😉

    1. Je suis contente de t’avoir donné envie. Commence effectivement par La Horde, c’est plus poétique et plus optimiste aussi. Il est un peu plus difficile de rentrer dans La zone du dehors, mais sachant ce qui pouvait m’attendre, j’ai persévéré et j’ai vraiment bien fait ^^ Bisous Aspho !

  2. J’ai « La horde du contrevent » dans ma PAL. On m’en a dit beauuuuucoup de bien. J’ai hâte de découvrir cet auteur !

A vous les micros !

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