« Le Royaume » d’Emmanuel Carrère

le-royaume,M165128joli-coeurEn cette veille de Noël, période en laquelle nous sommes censés fêter la naissance de Jésus-Christ, je vais vous parler d’un livre de circonstance puisqu’il s’agit du récit des premières décennies suivant l’an 0.

Emmanuel Carrère explique au début du roman qu’il planchait depuis plusieurs années sur un livre sur les premiers chrétiens. C’est quelque chose qu’il gardait pour lui, mais au cours d’une repas arrosé, l’alcool et l’orgueil aidant, il en a parlé à ses amis qui se sont enthousiasmés. Maintenant que c’était dit, il fallait donner suite à cette histoire.

C’est ainsi qu’il s’est replongé dans ce projet, et étonnamment, ce qui l’a le plus aidé, c’est lui-même. Aujourd’hui athée, l’auteur a connu une période de profonde religiosité. Une conversion brutale qui a fait de lui un chrétien fervent, étudiant les textes des apôtres et des historiens, allant à la messe tous les jours. Sa marraine, très croyante, l’a encouragé à prendre cette voie. Pendant quatre ans, il a pris de nombreuses notes sur les écrits religieux, qu’il a finalement remisées dans un carton pour ne plus jamais l’ouvrir.

Jusqu’à l’envie d’écrire ce livre. Ce carton est devenu sa matière première. Le but d’Emmanuel Carrère ici n’est pas de recopier bêtement ce que disent les Évangiles : il s’agit là d’un véritable travail d’historien, qui lui a demandé de nombreuses recherches, comparaisons de versions, confrontations. Et ce travail est personnifié dans le personnage de Luc, qui tient un rôle d’enquêteur. Luc n’a pas connu Jésus, mais il s’est laissé convaincre par Paul. Cependant, érudit et curieux, à l’esprit scientifique, Luc a mené ses propres investigations pour livrer son Evangile à lui, qui dénote par rapport à celles de Marc, Matthieu et Jean.

Luc est donc le fil conducteur du roman. Aux côtés d’Emmanuel Carrère. L’ancien converti, qui lit les textes avec scepticisme mais aussi avec le souvenir de la dévotion qu’il leur consacrait. Pour l’avoir écouté parler lors de la rencontre tenue à Tours, et pour l’avoir beaucoup lu dans ce roman, on sent que l’auteur ne partage plus du tout la croyance de la résurrection du Christ. Mais il sait que les personnages ont existé, qu’un certain Jésus-Christ a bien vécu et convaincu de nombreuses personnes de son statut de fils de Dieu. C’est cette histoire qui l’intéresse, celle qui ressemble le plus à la vérité, celle qui ressort à travers le filtre des récits de chaque témoin. Et c’est à celle-ci qu’il sait nous intéresser.

Pas croyante pour un sou, je me suis passionnée pour ce roman. J’admets avoir trouvé quelques passages rébarbatifs, notamment ceux purement factuels de l’époque des premiers chrétiens. Mais ce que j’ai vraiment aimé, c’est la convergence des regards. D’une part ceux des apôtres et des premiers croyants, ceux des historiens ultérieurs, et celui d’Emmanuel Carrère. Tous sont tournés vers Jésus et les décennies qui ont suivi sa disparition, chacun avec un point de vue différent. L’auteur parvient malgré tout à en faire une synthèse très crédible et extrêmement intéressante.

D’autant qu’il ancre toute cette histoire dans un contexte dense et précis. Il nous parle de l’empire romain, du fait que les juifs ne parlaient quasiment plus hébreu à Jérusalem car tout le monde parlait grec, et des vrais noms des premiers chrétiens connus qui ont été « francisés » alors qu’il s’agissait plutôt de Saul ou de Yohahan. C’est grâce à tous ces détails que nous sommes totalement plongés dans cette période.

De plus, ce que j’aime beaucoup chez Emmanuel Carrère, c’est sa façon de raconter une histoire comme s’il était en face de nous. Attention, c’est un récit construit et littéraire. Mais il y a des digressions, des parenthèses. Il parle de lui et de ses expériences en même temps qu’il nous parle de Luc ou de Paul. Cela donne un récit vivant et dynamique car on entend véritablement la voix de l’auteur, comme s’il se trouvait dans la même pièce. Et même si c’est un travail de recherche, le résultat est personnel. A travers le récit percent tantôt l’admiration, tantôt le scepticisme, et aussi l’incrédulité.

Honnêtement, moi qui suis réfractaire à tout ce qui touche à la religion, car je trouve qu’à l’échelle de l’humanité et à l’échelle du temps, la religion fait beaucoup plus de mal que de bien, j’ai adoré cette lecture. C’est éclairant, humain, sans recherche de convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit. J’ai souligné plein de passages et je pense que j’y reviendrai régulièrement, car culturellement, historiquement et intellectuellement, j’y ai vraiment trouvé mon compte.

P.O.L, 2014, ISBN 978-2-8180-2118-7, 631 pages, 23,90€

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