« Les Belles Endormies », de Yasunari Kawabata

Pour la session du mois d’octobre du challenge Un mot, des titres nous devions lire un livre comportant le mot BEAU ou une de ses déclinaisons. J’ai jeté mon dévolu sur un titre de ma PAL, un court roman japonais.

Résumé éditeur : Dans quel monde entrait le vieil Eguchi lorsqu’il franchissait le seuil des Belles Endormies ? Ce roman, publié en 1961, décrit la quête des vieillards en mal de plaisirs. Dans une mystérieuse demeure, ils viennent passer une nuit aux côtés d’adolescentes endormies sous l’effet de puissants narcotiques. Pour Eguchi ces nuits passées dans la chambre des voluptés lui permettront de se ressouvenir des femmes de son passé, et de se plonger dans de longues méditations. Pour atteindre, qui sait ? au seuil de la mort, à la douceur de l’enfance et au pardon de ses fautes.

Mon avis : étrange, mais plaisant.

L’idée de départ est pour le moins originale. Une femme tient un établissement, Les Belles Endormies, dans lequel des hommes viennent passer la nuit aux côtés de jeunes filles qu’ils ne voient qu’endormies. Ce sont de vieux hommes, et la règle de la maison veut qu’ils n’aient pas de rapports sexuels avec ces filles.

La première fois qu’il se rend dans l’établissement, Eguchi est intimidé, ne sait pas trop comment se comporter. Il observe la jeune fille, les contours du visage, de sa bouche, ses seins. Il sent comme une odeur de lait, et pense à sa fille. Des souvenirs lui viennent en tête. Chaque visite va se décomposer ainsi : d’abord une phase d’observation ; puis chacune des filles évoquera des sensations différentes : une sensualité exacerbée, une fragilité de petite fille… Les souvenirs qui lui viendront à l’esprit dépendront donc de la jeune fille qu’il trouve endormie. Nous aurons ainsi une sorte de kaléidoscope de sa vie, composé de sentiments divers.

A mesure qu’Eguchi s’habitue aux moeurs de cette maison, il se sentira plus à l’aise avec les filles. Sans jamais franchir la limite, mais en prêtant attention à des détails tels que les dents, la langue, regardant avec les doigts. Je dois avouer que si j’aime la littérature japonaise, le rapport au corps me laisse très souvent dubitative. Un auteur occidental s’attarderait sur la cambrure de la jeune fille, les courbes de sa poitrine, la nuque, que sais-je… Mais le petit creux formé par la langue qui rappelle un nourrisson qui tête, c’est plutôt original. Ceci dit cela ne me déplaît pas pour autant, j’aime bien regarder les choses sous un angle inhabituel.

A côté de la simple description factuelle et sensorielle, il y a l’aspect moral de la chose. Passer la nuit avec une femme endormie, qui ne saura jamais qui était avec elle, qui ne saura jamais ce qu’on lui a fait faire, ça a un côté malsain. Ces jeunes filles savent pourquoi elles sont là, mais tout de même. Ce sont comme des poupées qu’on laisse à disposition des vieux hommes pour qu’ils puissent encore caresser de la chair fraîche. Et même très fraîche. Une des jeunes filles, présentée comme une apprentie, est à peine formée. On est à la limite de la pédophilie. C’est la seule « nuit » qui a provoqué un malaise chez moi, car la présence de cette jeune fille ne peut être volontaire. La forcer à dormir avec des hommes étrangers est une idée qui me révulse.

Et pourtant, j’ai bien aimé ce roman. Pour la narration, qui se fait à partir de ces femmes. Elles sont là, ne font rien d’autres que dormir, et malgré tout inspirent le vieillard qui se laisse guider par leur puissance évocatrice. Elles ne disent rien, ne font rien passer par le regard, forcément, et pourtant elles dégagent suffisamment de choses pour qu’Eguchi pense chaque fois à une femme différente, à divers évènements de sa vie. Ce bonhomme est attachant, à sa manière. Car si la situation est malsaine, lui n’a rien d’un pervers, du moins je ne l’ai pas ressenti comme ça. Il pose un regard attendri sur ces jeunes filles, et aimerait même qu’elles soient réveillées, car lui-même est mal à l’aise avec ces âmes assoupies.

C’est aussi un roman qui m’a plu pour sa poésie, une poésie que je retrouve d’ailleurs de façon générale dans les romans japonais. Une littérature qui m’attire et me fascine, car souvent elle me dérange un peu en même temps. J’aime cette ambiguïté, la sensation d’être toujours balancée entre l’admiration et le malaise. C’est encore le cas pour Les Belles Endormies. Cette lecture m’a plu, et je vous la recommande volontiers, mais je comprendrais qu’elle ne vous attire pas du tout 😉

Le Livre de Poche, 2010, ISBN 978-2-253-02989-2, 125 pages, 4 €


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18 réflexions au sujet de « « Les Belles Endormies », de Yasunari Kawabata »

  1. Tu m’as transmis ton hésitation :/ La narration des souvenirs éveillés à partir de la vue de ces jeunes filles me donne envie de lire ce livre, mais ce côté malsain et le style particulier de la littérature japonaise (auquel je ne parviens pas à être sensible : je reste quasi toujours sur ma faim, en attente d’une suite, de quelque chose) m’en tiennent plutôt éloignée. Ce sera donc « peut-être » pour moi. 😉

    1. Il y a des romans japonais plus accessibles effectivement. Pour ma part j’aime le style, mais ici le contenu est assez dérangeant. Mieux vaut lire autre chose si tu ne veux pas te dégoûter de la littérature japonaise.

  2. La culture japonaise est très différente de la nôtre, elle n’a pas cette « conscience » muselée par notre histoire judéo-chrétienne et propose donc des aspects dérangeants pour nous mais qui sont naturels et sans « vice » en Asie en général. Cela dit j’ai lu pas mal de littérature asiatique pendant mes études et après, j’en lis donc avec parcimonie mais là je note !!! 🙂

    1. Je suis tout à fait d’accord avec toi, au plus je lis de la littérature japonaise, au plus je ressens cette différence de culture, de regard sur les objets, et surtout sur les corps. J’aime assez car ça me plait d’être bousculée et de voir les choses sous un angle différent 🙂

  3. J’ai le souvenir d’avoir vu un film occidentale (Uk, je crois, le nom m’échappe …) qui sur le même thème mais du point de vue de la jeune fille endormie et la limite du rapport sexuel est franchis (ce qui rend le film vraiment glauque et malsain)

    1. Je ne connais pas du tout ce film, ça ne me dit rien. Ici la limite est presque franchie, le vieillard s’arrête subitement lorsqu’il s’aperçoit que la jeune fille est vierge ! Mais ça reste glauque.

    1. J’avais jeté mon dévolu sur Kenzaburo Oé, que je n’ai toujours pas lu tiens… Si tu as l’occasion de lire « Les belles endormies » tente le coup, c’est spécial mais pas mal du tout 🙂

  4. J’ai bien aimé ce livre aussi que j’ai lu dans une édition originale, très belle. Etrange lecture en effet mais qui n’est pas déplaisante même si le thème peut faire peur. L’écriture, la plume est vraiment envoûtante.

A vous les micros !

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