Ma participation à L’Exquise Nouvelle saison 2

Je vous ai déjà parlé de la saison 1 de L’Exquise nouvelle dans un billet présentant l’ouvrage qui en a été tiré. Pour rappel, le principe était de réunir des auteurs pour un cadavre exquis à l’échelle d’une nouvelle. Cette année, les Exquismen ont choisi de se baser sur les « Exercices de style » de Queneau. Vous connaissez peut-être ce livre dans lequel il s’est attaché à raconter 99 fois la même histoire mais de façon différente.

La situation de départ était donc donnée, un intitulé mélangeant les Dix petits nègres d’Agatha Christie avec le conte de Blanche-Neige : Les sept petits nègres. 

Une pièce. Autour d’une table, sept nains noirs. Sur cette table, le corps sans vie de Blanche. Tous les yeux sont rivés sur Armand Leprince qui vient de s’exclamer : « L’assassin est dans ces murs ! »

Chaque auteur a donc rédigé une nouvelle à partir de cette scène de départ, et s’est vu contraint d’introduire de la façon la plus naturelle possible 3 mots imposés, qui faisaient l’objet d’un jeu : le premier à les trouver avait droit à un cadeau. Il se trouve que j’ai gagné trois romans de Maxime Gillio, mais aussi l’opportunité d’écrire moi aussi ma nouvelle. Je ne sais pas si elle restera en ligne alors pour immortaliser cette chance, je vous la livre ici…

Stupeur et Chamallows

La nuit venait tout juste de tomber sur la ville enneigée. Dans une des maisons de la rue Wargrave, l’âtre crépitait au rythme de la respiration des sept petits hommes assis autour d’une table. Ils pleuraient, le front posé sur leurs mains jointes. La lumière vacillante du feu dansait sur leur peau d’ébène et soulignait les larmes sur leurs joues rebondies. Devant eux était allongée Blanche, enveloppée dans un linceul. Seul son beau et doux visage restait apparent. Tous les nains se recueillaient devant celle qui les avait pris sous son aile. Enfin, presque tous. Cet ivrogne de Snooze ronflait sans vergogne.

Soudain, la porte d’entrée claqua. Un homme entra comme une furie, son écharpe flottant derrière lui alors qu’il s’approchait à grands pas de la table endeuillée. Les sept, ou plutôt les six petits hommes se reprirent aussitôt, frottant leurs yeux et reniflant un grand coup pour faire disparaître toute trace de chagrin.

– Commissaire Leprince, quel bon vent vous amène ? lança Wally, le plus dur à cuire de la bande.
– Bon sang, Wally ! Vous allez me faire croire que vous ne saviez pas qu’on ne doit jamais toucher à une scène de crime !
– Non, m’sieur le commissaire. On m’a toujours dit qu’il n’faut pas laisser les cadavres dans la rue, ça fait désordre.
– Je vois que vous avez le cœur à rire ?
– Détrompez-vous, commissaire. Mais je n’vais pas vous donner la joie de le voir pleurer.

Cinq nains étaient venus se placer derrière leur leader, bras croisés. L’autre ronflait toujours. Ils avaient tous déjà eu maille à partir avec le commissaire Armand Leprince, pour des délits plus ou moins graves : vols, braquages, trafic de drogue… Mais ce n’étaient pas de mauvais bougres. Les gens se méfient toujours de ceux qui ne rentrent pas dans la norme, alors être nain, noir, et pauvre, c’était le grand chelem. Personne n’avait accepté de leur donner du travail. Alors que Blanche, c’était une vraie princesse. Après avoir hérité de sa belle-mère (son miroir fétiche lui était tombé dessus, paf, morte sur le coup), Blanche avait ouvert une maison d’accueil pour les nécessiteux, et y avait embauché les nains. Ils avaient trouvé leur place, tout allait pour le mieux. Enfin excepté…

Armand Leprince interrompit le cours de ses pensées.

– Les gars, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, on va coincer celui qui a fait ça. La mauvaise, du moins pour vous : l’assassin est dans ces murs !

La stupeur se lut sur les visages des nains, pour aussitôt laisser place à la colère :

– Comment osez-vous ?

Le commissaire alla se placer derrière Snooze, qui ronflait toujours, et ouvrit son calepin :

– Voyez-vous, votre collègue a l’habitude de traîner au Peigne Maléfique avec ses meilleurs amis : Jack Daniels, Johnny Walker et j’en passe… Ça le rend loquace, et tous les autres clients l’ont entendu dire qu’à la mort de Blanche – il pointa un doigt accusateur sur la brochette de nains – toute sa fortune vous reviendrait !
– Ça va pas, non ? On hérite de tout, c’est vrai, mais jamais on n’aurait touché à un cheveu de Blanche ! C’est grâce à elle si on s’en est sortis. Et puis franchement, commissaire, Blanche a été retrouvée pendue à un panneau de basket sur le terrain de jeux. Y a pas un truc qui vous choque ?

Leprince leva les yeux de son calepin. Toisa les nains.

– Hmm, je vois… Mais on a très bien pu vous donner un coup de main, avec le beau monde que vous connaissez.
– Bah voyons, un coup de fil et on nous aide à suspendre la patronne… Ecoutez, on voulait essayer de régler ça par nous-mêmes, mais derrière les barreaux ça risque d’être compliqué. On va vous dire ce qu’on sait. C’est le mec de Blanche qui a fait le coup.
– Son mec ? Quel mec ? Les voisins disent qu’elle rejetait tous ses prétendants depuis des mois !
– Bah non, pas tous. Y avait ce type.
– Nom ? Adresse ?
– On sait pas, justement. Et on ne l’a jamais vu non plus. Elle voulait être sûre avant de nous le présenter. Tout ce qu’on sait c’est ce qu’elle nous en a dit…

Un chien sortit de la pièce attenante et vint se frotter aux pieds de Fred, signe d’une envie pressante.

– Bon, pendant que vous causez, je vais sortir le clebs.
– Vous n’allez nulle part, Fred.
– Oh ça va, hein. On n’y est pour rien dans la mort de Blanche, et Fifi non plus, laissez-la pisser tranquille. De toute façon un nain noir dans toute cette neige ça se repère vite, vous en faites pas, rétorqua-t-il en claquant la porte.

– Bien, reprenons. Pourquoi pensez-vous que le prétendu petit ami de Blanche aurait pu la tuer ?
– Elle ne l’aimait plus. Au début c’était le grand amour, mais très vite elle en a eu assez. Il lui téléphonait tout le temps, lui faisait livrer des fleurs, lui jouait des chansons à la guitare. C’était trop pour elle. Blanche, ça avait beau être une princesse, elle détestait la guimauve. Elle voulait un homme, un vrai. Pas un méchant, mais un dur. Un peu comme Marco, lui il l’avait chamboulée, il lui faisait…
– Je me passerai des détails, merci.
– Bref, le type ça l’a rendu fou. Il a menacé de la tuer si elle ne revenait pas avec lui.
– Hmm, je vois…. Elle vous l’a décrit ?
– Il était blond, avec une mèche de cheveux qui lui tombait dans l’œil, un peu comme vous.
– Hmm, je vois… quoi d’autre ?
– Il était grand.

Il leva un œil sur les nains, qui lui jetèrent un regard mauvais.

– Vraiment grand, deux mètres environ. Comme vous, quoi.
– Hmm….
– Et j’allais oublier le plus important ! Il lui manquait une phalange à l’annulaire gauche.

Comme Wally prononçait ces mots son regard se posa machinalement sur la main de Leprince qui tenait le calepin.

– Je sais qu’y fait froid ma Fifi, t’inquiète pas, on arrive. Mazette, il en a une belle caisse, Leprince ! Viens, on va voir ça de plus près, dit-il en tirant sur la laisse et en s’approchant de la Mercedes garée sur le bas-côté. T’as vu un peu ? On n’en voit pas tous les jours des comme ça !

Son regard se promena sur le tableau de bord en bois de rose, les sièges en cuir, les… Fred se figea lorsqu’il reconnut le manteau de Blanche sur le siège arrière. Il voulut crier, mais le son resta bloqué dans sa gorge. Tétanisé, il eut juste le temps d’apercevoir dans le reflet de la vitre Armand Leprince, le visage éclaboussé de sang.

 

J’espère que ça vous a plu 😉 Vous trouverez toutes les nouvelles sur le site de la saison 2. N’hésitez pas, ça vaut le détour !

 

EDIT : j’ai vu ce matin que « L’Exquise nouvelle saison 2 » mentionnait ce billet sur sa page Facebook (merci au passage :)), « Natiora nous raconte son expérience… » Et je me suis rendue compte que je vous avais parlé de cette participation factuellement, sans parler vraiment de mon implication personnelle.

Alors je rectifie le tir ! Il se trouve que contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, lorsque j’ai vu que j’avais gagné le droit d’écrire ma nouvelle, j’ai reçu ça comme un cadeau empoisonné. 1) Je n’ai pas écrit d’histoires depuis le collège. 2) Je ne me sentais pas du tout à la hauteur pour que ce que j’allais écrire se trouve placé dans le même corpus, que, je sais pas, Franck Thilliez au hasard (*panique*). Résultat, le soir même, impossible de dormir. Je me retournais dans mon lit, dans un état entre l’éveil et le sommeil, et là mon imagination s’est mise en branle. Je me relevais toutes les deux minutes avec une idée d’intrigue, de réplique, de situation, si bien que je me suis endormie mon carnet à côté de moi et l’histoire en tête. J’ai ensuite passer dix jours à écrire l’histoire dans ma tête, à travailler les enchainements, les petits indices à glisser sans trop en dévoiler, et lorsque j’ai véritablement écrit ma nouvelle c’est venu tout seul.

Je ne vous cache pas qu’au final je suis plutôt fière de ma nouvelle, parce qu’elle me ressemble. J’ai réussi à faire quelque chose qui soit vraiment moi, sans copier, même si mes modèles sont Michel Audiard et Ken Bruen, et que ça se ressent peut-être un peu dans ma façon de faire.

On me demandait souvent si je ne voulais pas écrire moi-même, et après cette nouvelle les copains insistent encore plus, peut-être juste par politesse d’ailleurs 😉 Mais pour l’instant je préfère largement lire. Je ne ressens pas le besoin d’écrire, ça ne m’attire pas plus que ça. Mais comme le dit l’adage, il ne faut jamais dire Fontaine je ne boirai pas de ton eau…

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7 réflexions au sujet de « Ma participation à L’Exquise Nouvelle saison 2 »

  1. J’adore ta petite nouvelle……
    Excellent. Et puis franchement le coup de Armand Leprince, non seulement, c’est très fin, mais en plus, j’ai rien vu venir……

  2. hé mais j’avais pas vu cet édit !

    c’est vrai que ça doit faire qqch d’écrire une nouvelle que des auteurs vont lire et « jugés » quelque part. J’suis sure que c’était du bon stress cela dit 🙂

    Au fait, l’adage cité, tu vas le retrouver bientôt dans La Horde … 😉

A vous les micros !

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